L'après d'après

il y a
4 min
84
lectures
48
Qualifié

J'écris comme je cuisine, pâtes en sauce, sauce en pâtes, pâte de mots. "C'est un métier d'enfants, c'est un métier d'apôtre, un métier d'ajusteur ou mieux de repasseuse. Et les plis sont  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Elle sort ce soir. Elle va le voir, après.

Dans le miroir le pinceau laisse un éclat à chaque coup. Le visage est blanc, la poudre s’imprègne sur le teint. Le visage s’approche, voit sans voir. Passe au travers. La main touche la surface de verre, est-il possible de traverser ? Regarder encore, voir la femme qu’on était, la femme qu’on est ? Encore les cils, le passage du pinceau. Elle évite la saturation d’eyeliner, les clignements. C’est son image. Les cheveux sont partis. Ils n’auront plus la texture drue, la couleur brune. Trop sombre, trop proche de ses racines. Avant, elle colorait. Auburn, cuivre, châtain... Elle essayait d’alléger. Tout pour égayer. Maintenant, l’après d’après, la couleur s’efface pour la blancheur. Rien de rose devant la glace, elle doit l’accepter. Elle passe sa main dans ses cheveux, les nouveaux, filandreux. Rien d’autre.

Il attend en terrasse, hésite à deux reprises avant de se lever, l’embrasser.
«  Tu n’es pas le premier à être surpris.
— Je n’en sais rien.
— Moi-même je ne me reconnais pas.
— Pourtant tu es toujours là.
— Ce n’est pas tout moi. C’est morcelé. »

Le mot morcèle lui évoque mort et cellules quand elle le lit à la lumière des lampes sur la coiffeuse. Dans l’article, ce vieux mot, alter ego de diviser évite l’économique, le politique, le social. Les experts sont divisés. Dans un corps, les cellules se divisent mais le ressenti lui, se morcèle. Presque pareil, et pourtant. Le magazine posé sur ses genoux, une phrase l’arrête :

« Mettre en mots pour ne pas être mis en pièces. »


 Elle ne comprenait pas pourquoi le participe passé, avant l’euphémisme. Il y a une traversée dans le cancer du sein, un avant, un après les mots. Pour elle après fait plus mal qu’avant, où elle n’envisageait rien de plus, à l’annonce chez le généraliste. Seulement des réminiscences. Elle reprend la lecture de "Cancer : leurs conseils pour surmonter la maladie." Visage d’actrice en jogging. Femme souriante, un foulard Beauvoir autour de la tête. Quand le coiffeur la rassure sur le nombre de clientes qui « s’en tirent très bien » elle lui demande :
« Aujourd’hui, vous connaissez beaucoup d’amazones qui tirent à l’arc ?
— Comment ça, des amazones ?
— Laissez tomber. »

Elle se redresse sur le fauteuil, laisse les ciseaux glisser sur les pointes qui tombent sur la blouse. Elle en saisit un agrégat, le frotte entre le doigts. Le coiffeur lui dit de ne pas bouger. Elle se rappelle avoir porté des joggings, quand l’apparence et l’envie de plaire ne lui effleuraient plus l’esprit. Elle a laissé cette partie d’elle-même comme elle aurait déposé une robe au fond d’une penderie. Une vieille robe dans laquelle elle ne rentrerait plus, quand la morphologie est en défaut. Sans remord, c’est accroché avec le reste, les autres tailles trop petites, les débardeurs trop échancrés, le top trop qui fait trop.

Ce soir, la robe reste au placard. Les hanches se sont évasées. La main gauche soupèse avant chaque effort. Après, elle renonce devant bouteilles, sacs de course, cafetière. La cicatrice glisse sous le bras, de l’aisselle au sein, du sein au coeur, coeur haletant de peur. La main gauche hésite vers l’étagère, quelle lotion ? À côté de la boîte à perruques, il reste une bouteille d’huile de douche PH5, peau sensible, peau sèche. La peau d’après languit de douceur. La chimio assèche et si le suicide cellulaire est intérieur, le savon rince en surface.

Au centre, quand elle entrait dans la piscine, elle comprenait la nécessité du bain. Laver tout ça, se laver, toutes dans un océan de chlore et de sel. Se laver dans un océan originel où le groupe sublimerait la tumeur. Avec les bonnets, les monokinis, les corps qui, sous les remous du courant artificiel, devenaient flous. Elle regardait la surface de l’eau et ses mains sur les haltères. Elle s’essayait. « Mes pieds sont froids ou c’est le bassin ? C’est lourd ces bidules mous. Combien de temps encore, la séance ? Que c’est ridicule de nous parquer là comme des cachalots, à nous muscler ! » Et elle posait les haltères sur le rebord, sortait de la salle sous les Madame, Madame, ce n’est pas fini. Elle enlevait son bonnet, les autres regardaient la double porte, les traces de ses pas sur le carrelage comme seule preuve de son passage. Elle écrirait à la sécurité sociale son malaise. Il n’y a rien de réconfortant quand la culpabilité s’installe, avec le retour de la performance.
 
Elle se frotte les ongles avec une éponge à trois faces. La première est noire, la deuxième brune, la troisième blanche. Elle respecte l’ordre, chaque couleur a son rôle comme à la clinique chaque étape a son but. Le noir ponce et la chimio ralentit la progression, quand elle s’allongeait dans une chambre, son PAC sur l’épaule, à fermer les yeux sur le lit simple. Ecouter le silence, attendre que les poches se vident en intraveineuse, que la brûlure s’installe, en bouffées.

Le marron comble et les rendez-vous rassurent quand la blouse blanche déchiffre les chiffres, le bilan des globules blancs.
« Il y a un progrès. Il y a de quoi être fier, Madame. »

Elle a gardé les lettres du psycho-oncologue, du généraliste, du cancérologue et du chirurgien. Elle est passée de bureau en bureau, intermédiaire épistolaire d’un langage sans adresse :

La radiographie mammaire gauche est opérée dans le cadre d’un pT2 p NO RE+RP.

L’osthéoporose est sévère et traitée par Bisphosphonate+supplémentation vitamino-calcique.

Douleur épaule gauche, tendinopathie calcifiante de l’enthèse au niveau du sous-scapulaire. 

Elle a relu, se demandant qui pouvait comprendre, sans passer les mots au moteur de recherche ? Les formules opacifient la douleur, le rôle du docteur. Tout se tapit entre les émotions, les explications, la maladie, le corps médical. Par lâcheté ou condescendance, elle ne sait pas ce qui est le pire. Pourtant elle comprend le supplément, tous les matins, depuis huit ans deux sachets s’ajoutent aux comprimés. Un cocktail de poudre à ralentir les os de casser, les jointures de craquer.

Le blanc vernit quand enfin, hors de l’institut, elle sort par la grande porte, s’assoit dans la voiture, enclenche le contact. Au revoir, centre de rééducation IRIS. Là-bas, elle a rencontré des femmes. L’une pérorait avec sa résidence secondaire, sa piscine. Une autre travaillait au marché. Une troisième, esthéticienne, avait perdu ses deux seins. Elles marchaient dans le parc toutes les quatre à dix heures, puis elles avaient le choix : vélo, tapis, haltères. Puis le kiné les emmenait. Puis elles se retrouvaient au réfectoire. Les après-midi étaient réservées à la gymnastique, dans une salle avec un tableau de Van Gogh. Elle se souvient du soleil orange, la nuit bleue quand elle tirait l’élastique entre ses épaules. Elle riait car les autres, avec elle, imitaient les plieurs de fer, dans les foires. Elle voudrait oublier ces deux années de sa vie. Parfois elle y arrive mais, dans sa lucidité le corps lui rappelle, devant le miroir. Les périodes vagues. L’incertitude. Elle n’assume plus totalement sa féminité. Sur son visage, la poudre et le pinceau n’effacent rien, derrière les pores quand devant, c’est juste un peu de couleur.

Dans le couloir de l’appartement elle ferme les yeux en enfilant son manteau. Le bras gauche la ralentit. Elle s’est habituée à le tendre dans un élan de danseuse lente. Elle pose l’écharpe sur ses épaules. L’étoffe tourne autour du cou, se pose sur le buste, le sein. Everything’s alright, yes, everything’s fine, and it’s cool and the ointment’s sweet, selon la chanson. Une comédie musicale, Broadway, les années soixante dix. Ses problèmes étaient subsidiaires à cette époque, quand elle sortait le soir. Son regard pour le miroir, alors insouciant reflétait une coquetterie de l’âge, des cellules saines. Maintenant elle dodeline, ses épaules bougent au rythme de la musique, dans sa tête. Tout va bien. Oui, tout va bien. Elle a traversé un mirage les yeux fermés.
48

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,