L'Appel du Vide

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Hum... Bon avant tout je pense qu'il est nécessaire de dire que les livres c'est... toute ma vie ! Je les dévore depuis que je suis en âge de pouvoir le faire, et je me suis assez vite mise à  [+]

Quand j’étais petite, j’adorais regarder la vallée encaissée dans les montagnes. Les routes sinueuses qu’on pouvait discerner entre les arbres épaissis par les fourrures estivales. Les maisons, plus ou moins lointaines, dont les toits m’éblouissaient lors de leurs bains de soleil. A cet âge-là, je dominais le monde ! Quand je partais en randonnée avec mon père et que nous atteignions des sommets, il me disait, montrait du doigt : « Tu vois Léa, là-bas, c’est notre maison. On ne la voit pas très bien, mais on la devine. Et de ce côté, il y a le marché où on va faire nos courses le samedi. Tu reconnais ? » Moi, je plissais les yeux, scrutais les formes et les couleurs et essayais de repérer ces lieux que je côtoyais.

Puis j’ai grandi, et je n’ai plus pu partir en randonnée. Ce n’était pas vraiment une sensation de vertige. J’avais fini par la nommer « L’Appel du Vide » ; depuis les points élevés, alors que je fixais les paysages en contre-bas, les formes et les couleurs grossissaient, se rapprochaient, ou plutôt semblaient se rapprocher, alors que mon corps paraissait basculer en avant. La première fois que j’avais expérimenté cette sensation, j’étais encore assez jeune, mais suffisamment âgée pour m’en souvenir définitivement. Mon père m’avait rattrapée de justesse, par l’arrière de mon tee-shirt, alors que mon corps commençait à tomber du haut du promontoire. Il avait eu tellement peur, il avait été tellement en colère aussi, de tristes pensées l’avaient envahi alors qu’il avait eu l’impression que je me jetais dans le vide. Il pensait à l’époque que je développais un vertige. Mais je savais que ce n’était pas ça. Je n’avais pas du tout les mêmes sensations au sixième étage d’un immeuble ou dans un ascenseur en verre. J’ai expérimenté toutes sortes de situation, du haut de ponts, de buildings, mais rien ne me procurait une sensation aussi brute et envoutante que la vue depuis la hauteur des montagnes. Ca m’effrayait, mais étrangement, ça m’intriguait.

Un jour, j’ai pris mon sac à dos, une bouteille d’eau et un encas, un par-dessus, mis ma vieille paire de chaussures de randonnée, et j’ai repris le chemin des sentiers de montagne. Je voulais affronter L’Appel du Vide. J’avais vingt-et-un ans, et j’étais téméraire.
Le temps était doux, le ciel nuageux, et un vent chaud soufflait par bourrasques. La terre était sèche, les conditions idéales. Je savais que je n’aurais pas besoin d’aller bien haut pour commencer à ressentir L’Appel. Mais plus je gagnais en altitude et plus la vue dans la vallée était dégagée et s’offrait à moi, plus l’attirance était importante, inéluctable. Et même si je ne dominais plus le monde, je voulais dominer L’Appel. Alors je poursuivis mon chemin le plus haut possible, jusqu’à atteindre un promontoire qui m’était familier. Je m’y étais déjà rendu, des années auparavant. De nombreux points de vue étaient accessibles depuis chez moi, après quelques heures de marche et de grimpe. La vue était toujours époustouflante ; les montagnes saillaient à l’horizon, s’imbriquaient les unes dans les autres, recouvertes par endroits de forêts agrippées à leurs pentes abruptes. La vallée était presque engloutie par ces monts dignes et massifs. Je m’étais souvent demandée comment la vie humaine avait pu s’insérer dans ces paysages étriqués, et j’étais toujours surprise, une fois redescendue, de l’espace qu’on pouvait finalement occuper entre deux géants de pierre.

Je m’assis sur un large rocher. Le vent balayait mes cheveux, le Soleil apparaissait par intermittence entre de légers nuages. Mon cœur palpitait. Je pris une gorgée d’eau, étanchai ma peur, abreuvait ma détermination. Il était temps d’affronter L’Appel.
Je me redressai et m’approchai du bord du promontoire. La roche plongeait devant mes pieds, vite engloutie par une petite forêt en contrebas. Je laissai mes yeux parcourir l’étendue, s’imprégner du vide empli de monts. L’Appel commençait toujours par la forêt qui s’élargissait, envahissait mon champ de vision, se rapprochait, tandis que le ciel se rétractait. C’était un phénomène d’ondulations, de danse nébuleuse entre Ciel et Terre. Ca avait un côté hypnotisant, ça aurait presque pu être agréable, si ce n’avait été aussi dangereux. Mon corps restait figé, tous mes sens semblaient s’éteindre, inatteignables, et au milieu du flou vert et bleu qui dansait devant mes yeux, je me mis à discerner autre chose. Une forme volante se dessinait, translucide, qui battait de ses puissantes membranes à quelques mètres de mon visage, créatrice de bouffées d’air chaud. Le courant de chaleur m’entourait comme un cocon, tourbillonnait autour et au-dessus de moi. Porté par cette douce chaleur, mon corps se mit à basculer en avant, lentement, comme retenu par un fil ou affranchi de toute gravité. Mes pieds quittèrent le promontoire avec légèreté, mes bras s’élancèrent en avant, pour amortir la chute qui n’eut pas lieu. Je glissai sur l’air, vers la créature ailée et constante, qui m’observait. Je sentis un murmure, rien qu’un souffle : « Tu as enfin compris, tu m’as rejoint, enfin ».
Tout son être étincela alors, se brisa, lançant un million de particules scintillantes dans l’air. Les poussières vinrent adhérer à la peau de mes bras, de mon visage, de mon ventre. Et j’entendis sa voix, la sienne et celles de tous les êtres avant elle, celles de tous ceux qui avaient répondu à L’Appel.

Depuis ce jour, je porte en moi ces voix, et toutes leurs significations. Je les écoute la nuit venue, sous les étoiles, j’apprends leurs histoires. Et quand il m’arrive, par hasard, de croiser un autre Porteur, nos poussières s’entremêlent, discrètement, et nous nourrissent des souvenirs de chacun. Je ne suis qu’une Porteuse, comme bien d’autres, et le jour de ma mort, je lancerai L’Appel, comme les autres, le hurlerai sur les monts et vallées environnantes pour que perdurent, pour les siècles des siècles, les voix du monde.
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Eléa Noria  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour, je n'ai pas pour habitude de commenter mes textes, tout comme je n'ai pas l'habitude de publier en libre. J'ai créé ce texte dans le contexte de Short Paysages. Ayant été refusé tel quel pour le prix, et ne souhaitant pas y apporter de modifications, je fais donc le choix de le publier librement ! J'espère qu'il vous plaira.
Eléa

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Liam Azerio · il y a
Un joli récit, porté par une écriture à la fois sobre et poétique. Le personnage a de l’étoffe émotionnelle, on le suit dans sa vie, dans sa quête de l’incertain, jusqu’à sa finalité où il ne fait plus qu’un avec les nuages, les étoiles, les aurores boréales. J’ai été dépaysé ;)

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