Land Art

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Image de 2020
Air calme, ciel dégagé, ambiance sereine mais soleil déjà vif. L’œil du photographe exercé que je suis notait tout de suite les paramètres de la journée. Je fermais la porte de mon appartement et traversais la station. Je m’engageais sur la route du col, sur le sentier croûteux, mes pas s’y accrochaient mécaniquement; le dernier modèle de chez Konica, rutilant, magnifique, bringuebalant sur mon dos.
Derrière moi les habitations devenaient de plus en plus minuscules comme des insectes blottis au creux du vallon. Chaque brin d’herbe tapissait harmonieusement la vallée. La nature, plus dense au fur et à mesure de mon ascension, en herbes folles, agitait ses grelots.
Je quittais les verts pâturages pour les grands épineux élégants aux silhouettes d’oiseaux échassiers. Au bout de leurs pattes s’accrochaient les racines, que les bourrasques ne faisaient pas bouger du tout. Les troncs inclinaient doucement leurs branchages. Seules quelques raies de lumière très vive se projetaient au sol en flaques jaunes pâles dévoilant la végétation presque nue. Très beau ! Je dégainais mon Konica.
Je gravissais les pentes de cette dernière colline qui faisait le gros dos, frôlant le pelage de cette grosse bête, pour terminer ma course non loin du lac. Et c’est là pour la première fois que je vis cet homme.

Il se tenait au bord de l’eau. Il avait une grosse pierre dans les mains qu’il venait tout juste de prendre sur la rive droite du lac et la posa sur la rive gauche, à bonne distance, très précautionneusement, comme s’il s’agissait d’un bibelot en porcelaine. Puis il alla chercher une autre pierre, plus grosse et la posa non loin de l’autre. Il recula et semblait admirer l’ensemble au moment où j’arrivais à sa hauteur.
- Il n’est de plus beau tableau qui ne se conçoive sans l’intervention de l’homme, me dit-il
- Ah ! fis-je un peu déconcerté par cette affirmation soudaine.
Il me parlait mais pas une fois son regard ne croisa le mien, il ne détournait pas les yeux du panorama et semblait satisfait. Son profil bien dessiné, avec des joues légèrement burinées par le temps. Certainement un montagnard, ce grand brun à l’allure sportive. Ses yeux se perdaient dans la contemplation et son demi- visage exprimait la certitude du devoir accompli.
- La nature a besoin de l’aide de l’homme pour accéder à la perfection. N’est-ce pas ?
- .....
D’ordinaire j’avais plus de répartie mais je ne savais pas quoi répondre. Je m’enquis quand même de son projet, par pure politesse :
- Mais qu’est-ce que vous faites, exactement ?
- Mais mon ami, je compose, voyons, je compose !
- Vous composez ?
- Mais... le paysage, pardi, cela se voit, non ?
L’infini respect de la nature m’interdisait de déranger le moindre élément, chaque caillou chaque brin d’herbe trouve naturellement sa place dans ce grand univers.
Puis il m’expliqua en quelques phrases habiles que j’étais au milieu de son atelier, et que le demi-tour s’imposait. C’était « son » paysage.
Voilà que je suis tombé sur le Créateur en personne, pensais-je narquois. Ridicule !
Je ne pris pas la peine de lui répondre et poursuivis ma route. Mais le curieux personnage me retint par la manche.
- Ne piétine pas mon œuvre, sinistre individu ! Tu vas tout gâcher !
Je n’étais pas d’humeur à me disputer. Profitant d’un joli petit cumulus qui venait de se former, j’improvisais :
- Regardez ce beau nuage que je viens de rajouter, il s’insère parfaitement à votre composition.
Il fallait bien jouer le jeu de cette folie douce.
- Magnifique ! reprit mon interlocuteur sur un ton enfantin qui seyait assez mal à sa grande carcasse.
Sans pratiquement me retourner, je me dégageais et telle une anguille, me faufilais rapidement pour échapper à l’emprise de ce gêneur. Il m’emboita le pas et en trois grandes enjambées me dépassa et s’immobilisa devant moi. Sa silhouette imposante me dominait largement. Mais je ne voyais pas bien son visage en contre-jour. J’aurais eu besoin de plonger nettement mon regard dans le sien pour comprendre ses intentions. Un original ? Un homme seul qui cherche une compagnie ?
- Regarde ça ! et il s’écarta pour me montrer le gros rocher qui surplombait le plan d’eau,
- le hibou gracieux, c’est son nouveau nom, je l’ai baptisé comme cela hier. Regarde moi un peu ces belles plumes !
J’avais beau regarder je ne voyais rien qu’un caillou aiguisé par le vent et la neige du printemps.
Il me tenait fermement l’animal. Dès que je bougeais, sa main se crispait comme une serre sur mon bras, En se parlant visiblement à lui-même il psalmodiait des paroles insensées. J’humais rapidement, stressé. Je tâtais mon corps, toujours là, intact. Ma main buta sur la lanière de l’appareil. Sans réfléchir, je le saisis et le balançai de toutes mes forces au visage de mon assaillant. Il le reçut en plein sur la tempe. L’étreinte se desserra et il glissa en arrière lentement, sonné. Un filet rouge ruisselait doucement de sont front.
Finir mon ascension, L’horizon s’ouvrait de nouveau. Atteindre le sommet.

De là haut on apercevait toute la vallée et la chaîne de montagne en face. Les reliefs semblaient une mâchoire acérée de géant qui dévorait les cieux. Etait-ce ce même animal qui avait scarifié la montagne de tous ces sentiers ?
En contrebas, le bonhomme sanguinolant gisait mollement, son corps dessinait une étoile sur les herbes vertes. Il respirait lentement. C’était comme une fleur rare, exotique, mangée par les hautes herbes ; belle à regarder. Pas possible de l’immortaliser....la boîte à image était toute défoncée.
Qui était le plus amoureux de l’Isère de nous deux ? Ou le plus fou ?
J’avais passé mon enfance ici dans ces vallées, peut-être lui aussi ? A gambader entre cols et lacs, entre forêts et massifs. Observant faune et flore, navigant entre le velouté des cols et la fraîcheur des pierres. Embrassant du regard ces bribes de territoires, qui me paraissaient inconnues jusque là.
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