L'amour n'a pas d'étage

il y a
3 min
1 126
lectures
58
Qualifié

Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Été 2021
Le lieutenant n'en menait pas large. Son bureau était encombré de dossiers, de gobelets sales et de papiers collés à tout ce qui pouvait servir de support pour ces carrés colorés sensés rappeler à ses auteurs l'urgence des taches immédiates à exécuter.
Au milieu du capharnaüm trônaient le sacro-saint ordinateur, le téléphone portable et autres instruments considérés comme des armes de service. La pièce grouillait de voix impatientes, la ruche gavée d'ordres péremptoires bourdonnait et le silence de l'homme n'en était que plus assourdissant.

— Oui, monsieur. Pouvez-vous reprendre depuis le début votre déposition ? Je crains de n'avoir pas tout saisi.

Le lieutenant au costume bleu réglementaire dévisageait l'homme qui lui faisait face avec une grande circonspection doublée de commisération. L'homme ne paraissait pas dangereux ni même agressif. Il semblait las, perdu dans ses pensées.
Le lieutenant cherchait des termes pour le décrire. Il en avait besoin pour rédiger son compte-rendu. Mais devant cet homme usé, légèrement lunatique, il planait lui-même.

— Donc, vous avez un différend avec une femme.
— Non, je viens déposer une plainte contre...

Et il y eut un silence lourd durant lequel l'homme se tordit les mains, envoyant valser ses doigts le long d'une angoisse que le lieutenant ne parvenait pas à identifier.

— Contre quoi ?
— Contre l'amour...

Le lieutenant n'en pouvait plus.

— Vous voulez dire contre une femme ? Que vous a-t-elle fait ? Vous a-t-elle agressé ? Vous a-t-elle menacé ?
— Non, mais l'amour m'a tué. Vous voyez, l'amour, c'est comme la mort, ça vous arrive et ça vous tue.
— Donc vous l'avez tuée ? Ou c'est elle qui a cherché à vous tuer ?
— Non, elle non. Elle n'en sait rien. C'est ce sentiment qui me tue.
— Donc, vous vous êtes trompé de service. Ici, c'est le service des dépôts de plaintes et non le service des cœurs brisés. Je vous renvoie au service des problématiques.
— Et c'est où ?
— 2e étage, porte-A, bureau 6.

L'homme, patient, se leva lentement et se dirigea vers les escaliers. Il avisa au passage que les ascenseurs, ce n'était pas un luxe autorisé dans ce commissariat communal aux meubles vétustes, mais à la machinerie High Tech triomphante.
L'homme parvint au service des problématiques après avoir été bousculé sur les marches par des agents agités, les bras chargés de dossiers débordant de contentieux pesants et bourrés de corrections. La cohue dans les escaliers l'avait passablement déboussolé, il était pris de vertiges. Il titubait quand il fut reçu par un gradé obséquieux.

— Bonjour, Monsieur. Prenez place, je vous en prie. Qu'avez-vous qui vous préoccupe l'esprit ?
— Je voudrais vous entretenir de l'amour dans la mort et de la mort dans l'amour. C'est un sujet qui me hante depuis qu'elle me dit que je suis un être qui n'existe pas, mais qui est toujours présent et que mon absence temporelle devient la cause même d'une suspicion conduisant à ma non-existence donc de la mort d'un sentiment quelconque que je pourrais apporter au lien qui m'unit à elle.
— Résumons : quel est donc ce lien, d'après vous ?
— Eh bien, je vous explique qu'elle m'a expliqué qu'étant donné que je n'ai pas d'existence, le sentiment lui-même n'existe pas, donc que je n'ai rien à faire à ses côtés. Et j'appelle cela de l'inconséquence et je n'ai plus qu'à m'en remettre au sacro-saint livre des lois. Peut-elle vraiment, lieutenant, me dire que je ne suis rien ?
— Normalement non puisque vous êtes là devant moi : « Cogito ergo sum »
— Vous dites ?
— Rien. Mes humanités me reviennent, mais je suis dans le vif regret de vous dire que vous vous êtes trompé d'étage. Les problèmes que vous m'exposez sont traités au-dessus. Vous n'avez tué personne ?
— Oh non ! C'est elle qui me tue !
— Bon. 3e étage, porte-B, bureau 5. C'est le service des fauteurs de troubles.

Au bureau des fauteurs de troubles que l'homme réussit à atteindre sans pour autant s'interroger sur les files de personnes qui s'entassaient dans les couloirs menant aux diverses salles, il n'y avait qu'un personnage étique, qui occupait un bureau sans aucune décoration ni médaille ni tableau ni affiche.
Le gradé prit la parole, d'une voix morne :

— Si vous arrivez ici, c'est que vous n'en pouvez plus de monter et de chercher de l'aide.
— Ne me renvoyez pas à un autre étage. J'ai déjà assez donné en amour et assez cherché à pactiser avec ce sentiment.
— Monsieur, l'amour n'a pas d'étage. Il ne se résout pas. Il se vit et cela monte de plus en plus haut ! On dit bien monter au ciel ! Eh bien, c'est cela l'amour. On vous renverra toujours jusqu'à ce que vous arriviez au dernier étage.
— J'essaie de le comprendre, c'est que cela me prend la tête. Je sens qu'elle est triste alors que je n'en sais rien au fond. C'est juste une sensation. Un peu d'elle me traverse sans cesse. J'ai l'impression de l'avoir blessée d'une arme que je ne tiens pas en main.
— L'amour n'est pas un crime et le cœur n'est pas une arme. Je prends votre déposition et votre récit ira grossir le registre des affaires en cours. Si vous saviez le nombre de personnes qui sont venues demander de l'aide à propos de ce sentiment comme vous dites si bien, mais qui n'est pas tout à fait un sentiment. C'est un virus puissant, on n'a pas encore trouvé le vaccin pour l'éradiquer. Je vous envoie vous inscrire au service des vaccinations. Le dernier vaccin découvert est en ce moment soumis à des tests. Si vous voulez, on cherche des cobayes....
4e étage, porte-C, Bureau 3.
58

Un petit mot pour l'auteur ? 94 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Champo Lion
Champo Lion · il y a
Hello Ginette!
Un récit aux allures de conte philosophique, dans lequel l'angoisse qu'induit l'absurde est tempérée par un humour très fin.
Une réussite
Champolion

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Champo Lion.
Image de Georges Saquet
Georges Saquet · il y a
Une ascension vers l'extase ! Je suis un lecteur ravi et essoufflé ... Heureux de s'être "envolé" en l'air !
Mon vote.

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis contente que le texte vous ait plu .
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'étais convaincue d'avoir déjà lu et soutenu ce texte original... (C'est grave, Docteur ? ;)
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Tout se guérit avec un peu de baume au coeur !!
Merci d'avoir monté tous les étages à la recherche d'un hypothétique guérisseur !

Image de Angel
Angel · il y a
Le pauvre homme, ne sait plus à quel "Saint" se vouer. Tant qu'à faire peut-être se laissera-t-il enrôler dans le rôle de cobaye. S'il n'est pas trop épuisé, pour monter un autre étage.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Ah ! Que c'est parfois agréable de sourire un peu !
Merci beaucoup pour votre commentaire tout à fait rafraîchissant !!

Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
J'aimerais bien gravir quelques étages de plus en compagnie de votre plume,
Ginette...

Image de A Terreville
A Terreville · il y a
" L'amour décroît quand il cesse de croître " !
Bravo pour ce texte qui nous élève !

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup d’être passé me lire.
Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
"L'amour n'a pas d'étage. Il ne se résout pas. Il se vit et cela monte de plus en plus haut ! On dit bien monter au ciel ! Eh bien, c'est cela l'amour. On vous renverra toujours jusqu'à ce que vous arriviez au dernier étage" Toujours cette belle plume Ginette, et puis quelle belle idée que cette ascension ! Allez, pour commencer la journée, je me passe la chanson de Souchon :"Passez notre amour à la machine".
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Très plaisant , votre commentaire , Julien. Voila une manière de voir les choses qui vous requinque !
Merci beaucoup d'être passé me lire .

Image de Elena Moretto
Elena Moretto · il y a
Un dispositif très original qui permet d'explorer l'amour à la hauteur de nos attentes et bien plus loin encore, j'aime bien le côté expérimental et progressif qui commence par le bas et se poursuit vers le haut, à force de persévérer on peut même finir par monter au septième ciel, qui le sait?. Je trouve que votre récit est très stimulant et porteur d'espoir ma chère Ginette!
Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
Le haut dans l'amour... Pas sur !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Ma chère Elena , comment discourir sur un "truc" pareil , je vous le dis , c'est une maladie , il faut trouver juste l'élixir et comme vous le dites si bien, on n'a pas fini d'expérimenter et dans les laboratoires , il doit y en avoir des observations sur les amibes proliférant ainsi dans nos espaces !!
Ah ! Quel délire !
Merci d'être passée par là !

Image de Daisy Reuse
Daisy Reuse · il y a
Si l'amour n'a pas d'étage, ce texte est tout en haut ! Bravo.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Daisy.
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Comme quoi, l'amour, c'est pas de la bureaucratie !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Oui, toutà fait .
Merci baucoup pour votre visite , Atoutva.

Vous aimerez aussi !