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L'amour d'Anna

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Antigone

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FINALISTE
Sélection Jury

Cet après-midi, sur un coup de tête, j’ai embarqué ma mère à sa sortie de l’hôpital de jour pour une virée direction la côte normande. J’ai vu qu’elle était un peu inquiète de ce changement de programme, « t’en fais pas maman, suis passé à la maison prendre ton maillot, tes médocs et ça aussi. » J’ai posé sur ses genoux un carton rempli d’albums photos, ceux de 1975 à 1987.  Elle les a regardés à la va-vite, m’a embrassé, « des souvenirs joyeux ça nous fera pas de mal, t’as raison mon fils, allez roule » a-t-elle griffonné sur son carnet.  Elle a mis ses écouteurs, Chet Baker à fond, posé une main sur ma cuisse et n’a plus écrit un mot jusqu’à Etretat.  Ma mère, Anna, est une ado dans un corps de vieille femme. Elle mène sa vie de manière parallèle à la nôtre et s’est réfugiée dans un monde où mon père et moi n’avons pas la bonne place. Sur cette route avec elle à mes côtés, je ne peux m’empêcher de penser à notre vie depuis que ma mère a basculé dans la folie douce, le grand n’importe quoi.

J’ai emporté ces vieux albums parce que les feuilleter me fait du bien. Mon père les a commencés à ma naissance et le dernier date de l’année de mes douze ans. On m’y voit enfant faisant le clown déguisé en Dalton, adolescent, le regard fier médaillé d’escrime, sur les épaules de mon père, blotti contre ma mère le temps d’une sieste. Mon père y a aussi collé plusieurs photos de nous trois sur les falaises et certaines où ma mère apparaît seule, vibrante de vie et d’une beauté renversante. Des clichés d’une époque sans soucis qui me rappelle que je suis bien son fils. Après cette période, notre existence s’est enraillée, la famille a implosé et mon père n’a plus pris la moindre photo. Après cette période, Anna a cessé d’agir comme une mère, décidant que tout lui serait permis, y compris ne plus s’occuper de moi.

Elle a disparu une première fois n’emportant rien avec elle. Mon père l’a retrouvée alors qu’elle s’apprêtait à prendre le train, complètement désorientée comme surprise par son propre geste. Sur le moment, il ne m’en a rien dit pensant sans doute qu’il n’y aurait pas de récidive. Elle s’est enfuie un mois plus tard puis à intervalles irréguliers nous laissant plusieurs semaines sans nouvelles. A chaque fois, mon père parvenait à la ramener, exsangue, abandonnée dans les hôtels par ces hommes de passage qui se jouaient d’elle. Nous tentions de la soigner. Après l’école, je m’occupais de ma mère meurtrie, pour la ramener à moi, je lui demandais de m’aider à commenter Le Cheval d’orgueil, j’essayais de la faire rire en lui racontant les dernières frasques de mon copain Martin qu’elle connaissait depuis la maternelle, en vain. Je n’avais plus alors qu’à la prendre dans les bras, lui caresser les cheveux, lui dire que je l’aimais comme une mère l’aurait fait avec son enfant, inversant nos rôles pour toujours. Mais elle repartait, nous dupait à nouveau, perdait la tête pour le premier inconnu qui croisait son regard. On l’empêchait de sortir, c’en était risible, mon père et moi, main dans la main, faisant barrage. « J’en peux plus de tout votre amour, je suffoque » criait-elle délirante. Je voyais mon père blessé par ses mensonges et ses infidélités mais lui répétant sans cesse, « Anna je n’aime que toi, c’est nous ta famille, c’est nous ton socle. »

J’avais 12 ans, je ne voulais rien d’autre que la retrouver telle qu’elle avait été. J’ai grandi avec leurs paroles en tête et l’image de ma mère ivre de douleur de ne pouvoir rejoindre son amant d’un soir et celle de mon père essayant de la calmer, lui prononçant des mots d’amour, inaudibles. « Alors, c’est ça, l’amour étouffe. On aime et on est trahi » me répétais-je en boucle.  Peu à peu, sans que l’on en sache la raison, ses crises se sont faites moins violentes jusqu’à disparaître pour laisser place à un mutisme complet. Ma mère est restée mais elle s’est punie et nous avec, de manière définitive. Ce soir, à Etretat, seul avec elle et son silence, je n’ai pas ressenti le besoin d’ouvrir les albums. Peu importaient les souvenirs, sur le canapé, comme avant, je l’ai serrée contre moi, endormie, son petit carnet ouvert dans la main et j’ai lu son dernier mot « mon chéri, quand me présentes tu ton amoureuse ? » J’ai été tenté de lui écrire que l’amour je n’y croyais plus mais elle m’aurait sans doute répondu, « bah pourquoi ? »
 

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Charieau · il y a
émouvant et plein de douceur.
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Claudine Lehot · il y a
Bravo et bonne finale !
si vous voulez me soutenir : si vous voulez me soutenir :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-decision-1

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Fred Panassac · il y a
Une jolie découverte en finale, un portrait tout en finesse d’une relation abîmée par la vie, et qui s’apaise. J’ai aimé, je vote et me voilà maintenant abonnée à vos parutions.
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Laurence Bourgeois · il y a
Bonjour Antigone, j'avoue ne pas être allée à la rencontre d'Anna avant cette finale ; c'est chose faite. Parce que je n'ai jamais réussi à poser sur les genoux de ma mère un carton rempli d’albums photos, je vote... *****. Il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-on ! Merci. Je ne sais pas si vous avez lu l’histoire de Guylaine dans « La piscine » ; elle est désormais en finale (catégorie Nouvelles) ! Si vous avez envie de vous jeter à l’eau pour la soutenir une dernière fois, je vous donne le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4
Vos commentaires m’intéressent.
Merci, bonne journée et à bientôt, Laurence

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Stéphanie Couturier · il y a
joli texte, tout en délicatesse...
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Pascal Gos · il y a
Bonjour Antigone. J'avais lu votre texte mais je le redécouvre en final. Je ne suis as étonné. Je vote**** sans hésiter et vous souhaite une belle finale.
Éventuellement, passez me lire. trois de mes nouvelles sont en concours.
J'aimerais votre avis.
https://short-edition.com/fr/auteur/pascal-gos

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Julia Chevalier · il y a
Votre texte est criant d’amour douloureux et magnifiquement écrit. Toutes mes voix et si le cœur vous en dit je vous invite à lire ma nouvelle en finale
Merci

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Fredoladouleur · il y a
Je découvre ce jour votre texte finaliste ! Que vous dire si ce n'est que j'ai suivi le fil de votre plume, dont la fibre est tour à tour, sincère, humble et emplie d'émotions. Mes voix sont vôtres et qu'elles vous portent en finale !
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Flip · il y a
Tout ce silence qui envahit le texte... et qui dure.
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FlorianeG · il y a
Ce récit est bouleversant. Bravo!
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