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Mome de Meuse

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Mon enfance fut éblouie de l’amour que me portaient mes parents.

J’étais fille unique et je grandissais au milieu d’un monde d’adultes. Mon père adorait me faire côtoyer ses amis, me pousser au cœur de leurs débats que je ponctuais de commentaires malicieux, de considérations énigmatiques. Plus il exultait, plus je jargonnais avec conviction. Je me mirais dans son regard radieux. Ses amis m’applaudissaient jusqu’à ce que ma mère intervienne: "Allez, il est l’heure d’aller dormir pour notre petit pitre !" Puis elle m’emmenait dans ma chambre où elle me chantait, mezza voce, son répertoire préféré.
Ma mère, pianiste, avait bien compris que je ne ferais jamais de prouesse dans ce domaine. A cinq ans, si je tapais hardiment le piano, c’était avec une mémoire et une habileté toutes mécaniques; elle avait accepté la chose sans regret. Je m’exhibais donc côté paternel, dissertant avec jubilation de politique ou de faits de société, glanant et entassant tous les raisonnements que j’entendais chez moi. Ma mère disait en riant que tout ça n’était que poudre aux yeux. Elle ramenait mes talents au mot précocité. Le temps se chargerait de gommer tout ça. Elle n’avait pas tort. « Ne l’encourage pas, Hervé ! Tu lui prépares de belles désillusions » Mais ses restrictions étaient toujours teintées d’une telle tendresse pour nous que mon père et moi nous sentions autorisés à poursuivre nos folies.
Médecin dans une petite ville des Hauts de Meuse, l’aura de mon père protégea toute mon enfance. Puis j’entrai au collège et tout ce bonheur vola en éclats.
Après avoir été le centre de l’univers, je fus jetée au rebut comme un jouet inutile. Hors du rayonnement paternel, les professeurs avaient cessé de montrer cette bienveillante admiration qui avait accompagné mes petites classes. Mes interventions agaçaient, mes commentaires perturbaient, mes contestations fâchaient. On me pria d’apprendre les vertus du silence et de l’humilité. Qu’est-ce que c’était que quelques années d’avance sur mes camarades, puisque mon écriture était détestable, mon orthographe défaillante ? J’avais beaucoup lu mais qu’avais-je bien pu assimiler ? Pour la première fois, les regards me renvoyaient une image exécrable de moi-même.

Il ne fallut pas longtemps pour qu’on me passe au laminoir scolaire. Dès la classe de cinquième, je reçus mon premier coup de rabot : on me fit redoubler, à la grande déception de mon père et à la satisfaction de ma mère. « Pour vivre heureux, vivons formatés, c’est ça ? » avait protesté mon père. Je manquais de maturité, ce surplace allait y remédier, avait cru ma mère. Il n’en fut rien, bien sûr. Je vécus ce temps redoublé avec un douloureux sentiment d’injustice ; reléguée au fond de la classe, je tentais avec une navrante crédulité de trouver ma place. Si je participais, j’étais arrogante ; si je choisissais le silence, j’étais méprisante.
Quelques professeurs parfois, plus empathiques ou plus pédagogues tentèrent de me donner du grain à moudre. Ils me confiaient un livre, un travail et je leur en suis encore reconnaissante : ils m’ont permis d’étouffer les greffons de la haine qui commençait à bourgeonner. Mais je glissais inexorablement, d’une année à l’autre, vers une médiocrité accablante. J’avais perdu l’élan en perdant la parole. Confortant ainsi les plus malveillantes de mes enseignantes: elles l’avaient bien dit, pas de quoi crier au génie ! Une gamine que ses parents avaient surclassée et qui atteignait ses limites. Rassurant pour tous, chacun à sa place. Le monde pouvait continuer à tourner. Sans moi.
Madame Drouet, professeure principale de troisième, brillante en histoire-géographie, enseignait aussi l’anglais par défaut. J’eus l’étourderie de corriger une fois, un savoir livresque qu’elle s’efforçait de nous enseigner. Crime de lèse-majesté dont je ne me relèverais pas. Elle commença par ironiser sur les illusions de mon père : « J’en ai tant rencontré dans ma carrière, des parents de génie ! » Puis, avec des convictions que rien n’aurait pu ébranler, elle décida de mon redoublement. Ce serait le deuxième. L’écart se réduisait. Mon père s’affola. A ce train-là, j’allais finir en retard ! Il renonça alors à ses espérances. Il admit qu’il ne faisait pas bon vivre hors norme sur la planète scolaire. Il repassa les rênes de mon éducation à ma mère à qui il aurait toujours dû faire confiance. Du bon sens, voilà ce qui lui avait manqué à lui et elle en regorgeait. Qu’elle fasse à sa façon. Le papillon était redevenu chrysalide, je n’avais pas poussé dans le bon sens. J’avais déployé mes ailes quand les autres enfants tissaient doucement leur cocon, maintenant ce vol prématuré m’avait déséquilibrée et je ne trouvais pas ma place dans la grande traversée migratoire vers l’adolescence.
Un jour de novembre 1963, je commis mon ultime erreur, celle qui allait définitivement m’ostraciser. La Directrice nous avait rassemblées avant le début des cours. Elle avait une information très grave à nous communiquer. Nous frissonnions dans le froid, aussi curieuses que perplexes.
«  Le président des Etats Unis d’Amérique, John Kennedy, a été assassiné ! »
Une onde de murmures consternés et effrayés parcourut nos rangs. Quand la directrice eut ramené le silence, elle nous rappela que la jeune veuve, Jacqueline Kennedy était Française. Nous étions donc directement touchées par ce drame. Elle nous proposa d’écrire une lettre de condoléances pour exprimer notre soutien et notre sympathie à la jeune mère éplorée.
-Mesdemoiselles, je lirai toutes vos lettres et je sélectionnerai personnellement celle que je trouverai la plus juste. Elle représentera notre établissement.
J’avais été bouleversée par cet assassinat horrible. Dans un grand élan fraternel, j’adressai à Jackie, une lettre qui émut toute la communauté. La directrice me félicita avec ardeur. J’avais su trouver les mots consolants : je serais l’ambassadrice de l’école. Ma lettre allait traverser l’Atlantique ! On m’applaudit avant de me regarder avec suspicion. Ah ! La redoublante avait bien caché son jeu ! Elle qui n’atteignait que de justesse la moyenne, voilà qu’elle exhibait ses talents, qu’elle s’accaparait le mérite d’approcher un mythe. Et, alors qu’à force de contraintes et de refoulements, j’allais enfin goûter à la fraîcheur convoitée de l’amitié, par rancœur ou jalousie, on me tourna le dos. Je fus isolée dans une solitude suffocante jusqu’à la fin de l’année.
Pour mon entrée en seconde, je suppliai ma mère de me changer d’établissement. Je réclamai une deuxième chance. Je voyais tous les écueils de la différence, j’étais prête à me renier pour connaître la douceur d’une amitié, pour entrer enfin dans les territoires fascinants de l’adolescence. Cette année-là, mon corps avait travaillé pour moi, il s’était épanoui, il avait gommé mon âge. Personne ne devinerait rien de mon histoire.
Or, ma mère refusa. Elle pensa que rester serait pour moi une bonne façon d’apprendre à vivre. Elle ne mesurait pas la résistance inhumaine qu’il me faudrait déployer pour affronter ces années de regards méprisants ou narquois. Pour survivre dans cette hostilité ouverte, je n’avais d’autre choix que de m’effacer.
Enfin, sous prétexte de bien choisir mon orientation, on me fit redoubler ma première. Cette fois, je ne dépassais plus d’un cheveu ! Le cœur me devint une pierre, pesante, sombre. Je me mis en mode veille, aux limites de la disparition, espérant contre toute attente que la vie balayerait ces codes qui sclérosent, ces règles qui laminent ; un jour, je quitterais le lycée, un jour, j’aurais le droit d’être telle qu’en moi-même !
Et cela arriva l’année du bac, la France était descendue dans la rue ! On avait soulevé les pavés, on refaisait le monde. C’était en 68. Il y avait eu Mai, j’avais échappé à l’échec annoncé : le bac n’avait été qu’une formalité orale. L’été se déployait, vaste et lumineux comme la géode qui venait de s’illuminer en moi... J’y plongeai pour renaître!

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Jo Kummer · il y a
Bonjour Mome de Meuse, nouvelle lecture, nouveaux plaisirs! Hélas je n'ai pu qu'aimer.
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Marie Quinio · il y a
J'ai les boyaux qui se tordent en lisant vos mots... les enfants atypiques sont un peu mieux entourés maintenant, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire...
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Alain de La Roche · il y a
Excellent, touchant.
Je n'ai pas été formaté ni laminé mais j'étais de ceux qui ont "soulevé les pavés".

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Mome de Meuse · il y a
Merci Alain, c'est très sympa d'être passé par ma page, et au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien conçue, bien écrite et captivante ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bonne soirée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Marie · il y a
Que voilà un bon texte, intelligent et sensible, dont on sort le cœur serré. Ah, le formatage si typiquement français !
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Taro-leprince · il y a
Vécu, pas vécu, les avis semblent partagés. Peut importe. Même si beaucoup d'entre nous se retrouvent en partie dans ce récit vous seule parvenez à nous faire partager avec talent l'amertume des déconvenues scolaires et autres injustices de la vie. Meilleurs voeux pour cette nouvelle année.
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Mome de Meuse · il y a
Comme je suis déçue, Taro-leprince, d'avoir laissé échapper ce si gentil commentaire et de ne pas y avoir répondu, en temps et heure. Naturellement, pour les voeux, il est vraiment tard, mais peut-être pas pour un chaleureux et sincère merci.
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Papillon Nénuphar · il y a
Votre texte a fait écho chez moi. J'aime votre style. Merci de nous l'avoir offert et bonne année à vous.
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Mome de Meuse · il y a
Merci Papillon. Votre passage ici me fait vraiment plaisir. Au plaisir de vous croiser à nouveau et meilleurs voeux à vous aussi.
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Alexienne Duplessis · il y a
Un très bon texte que j'ai plaisir à soutenir ;)*****
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Mome de Meuse · il y a
Merci Alexienne. C'est très gentil à vous.
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F. Gouelan · il y a
Pas facile de trouver sa place quand on n'entre pas dans le cadre.
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passée. Bonne soirée à vous.
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michel jarrié · il y a
On s'investit pleinement dans votre récit, un profond ressenti avec certains points d'ancrage.
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Mome de Meuse · il y a
Heureuse de vous retrouver, cher Michel. Je profite de votre passage pour vous présenter tous mes meilleurs voeux, à vous et à votre famille.
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