Lamentations de salon

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12 juillet :

Voilà plus de deux mois que je suis enfermé du matin jusqu’au soir dans ce salon. Madame me passe devant tous les matins sans même me jeter un regard, Monsieur n’en parlons pas. Même les enfants ne me trouvent plus d’aucune utilité, moi qui ai été plusieurs fois le compagnon de leurs jeux... Je m’ennuis à mourir entre mon horloge et mon porte-manteau, ils ne font que minauder ces deux-là, et je n’aime pas du tout tenir la chandelle. Heureusement qu’il y a le tapis pour me tenir compagnie, sinon cet été serait encore plus interminable... Vraiment, il ne fait pas bon être un parapluie de nos jours.
Je me souviens que quand je commençais ma carrière de parapluie j’avais été très fier d’être choisi par une famille comme celle-là, et j’avais été subjugué par la classe de mon porte-parapluie et de ce superbe salon bourgeois. Depuis le temps j’ai vu défiler de nombreux confrères, mais il faut croire que je suis le plus solide d’entre tous... Il faut dire que je ne suis pas fait n’importe comment, je suis un modèle de qualité ! Mais bon, modèle de luxe ou non je ne m’en ennuis pas moins pendant les mois d’été...

13 juillet :

Encore seul et désœuvré, la maison est vide. Enfin, les maîtres sont partis je veux dire ; ils sont tous allés voir le feu d’artifice en nous abandonnant là. Le porte manteau et l’horloge n’arrêtent plus, ils sont totalement conquis par la beauté des feux et en profitent pour se pâmer d’amour l’un pour l’autre ; l’ambiance romantique qui règne ici en tuerait de moins coriaces que moi...
Ils ont de la chance de pouvoir voir par la fenêtre en tout cas, parce que notre soirée est des plus frustrantes, avec le tapis.
Tout à l’heure la télévision m’a annoncé qu’une canicule était prévue pour toute la semaine, la radio m’a confirmé qu’aucun nuage n’était censé poindre avant un moment ; alors ce n’est pas demain la veille que je vais voir le jour... Je ne peux pas me plaindre, au moins moi je reste au salon, quand je pense aux manteaux enfermés dans l’armoire je me dis que je ne suis pas le plus mal lotis... Vivement l’automne.

30 juillet :

Enfin une bonne nouvelle ! Mon calvaire touche à sa fin, de la pluie est prévue pour la semaine prochaine ! Ah, pouvoir m’étirer, sentir l’air frais sur mon tissu, être propre et frais à nouveau ! Je trépigne d’impatience, le porte-parapluie n’en peut plus de moi...
Le porte-manteau est moins jouasse que moi : Madame a ressorti sa veste pour qu’elle s’aère, il reprend donc du travail, du coup il ne peut plus ni voir la fenêtre ni voir l’horloge.
Je vais peut-être même sortir avant la pluie grâce à la petite : elle aurait besoin de moi comme figurant pour sa pièce de théâtre. L’idée de me retrouver sur scène me stresse un peu tout de même... Je verrai bien ! Cette semaine risque d’être riche en expérience.

7 septembre :

Quelle trahison ! Comment ont-ils pu me faire ça à moi ? Moi qui attendais ce moment depuis si longtemps, qui accueillais cette pluie comme le messie, voilà que Monsieur achète des vestes à capuche pour lui et les enfants ? Non je dois être en plein cauchemar, ce n’est pas possible... Madame m’a trahi d’autant plus en achetant un parapluie ridicule, minuscule et pliable, pour qu’il tienne dans son sac... Ne suis-je quand-même pas plus classe ? Plus solide ? Elle a même dit que puisqu’ils avaient tous des manteaux bien étudiés et étanches et qu’elle avait son nouveau parapluie, on pourrait monter « cette vieillerie » au grenier. Parler de moi de la sorte... Devant moi, en plus ! J’ai vu les manteaux, ils me regardent de haut, du haut de leurs patères. Ils ont l’air exécrable et pédant au possible, je plains le porte-manteau d’avoir à les supporter d’aussi près.
Le grenier, mon pire cauchemar... Je vais finir ma vie dans une vieille malle, rongée par les souris et le chagrin... Quelle tristesse.

15 septembre :

Bennie soit cette petite ! Grâce à elle j’échappe au grenier ! Je suis tout de même dans une malle, mais celle-là ne me dérange pas le moins du monde. Tant de couleurs, de décors, de tissus ; j’ai même repéré une petite ombrelle très mignonne que j’aimerais bien connaître un peu mieux...
De plus, je suis très bon en tant qu’accessoire, on m’a déjà utilisé plusieurs fois en scène : j’ai la côte !
J’entame fièrement une nouvelle carrière d’accessoire scénique, j’échappe à une affreuse retraite de parapluie, on peut dire que j’ai eu de la chance... Je me demande ce que vont devenir mes anciens colocataires, peut-être qu’un jour ou l’autre ils se retrouveront ici avec moi... En attendant à moi la gloire, les strass et les paillettes ; ce vieux salon démodé ne me méritait pas !

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