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L'alouette calandrelle

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Gérard Aubry

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J'avais quitté assez tôt le petit village de Mayres-Savel où je passais mes vacances. Ma tente, plantée non loin des premières maisons, allait me permettre de me reposer, sans télévision ni radio, retranché du monde pour quelques temps. De me ressourcer, comme l'on dit.
Ce petit village d'un peu plus de cent habitants, maria son nom à celui d'un village englouti dans le lac afin de construire le barrage sur le Drac, affluent de l'Isère. Pour la mémoire, Savel fut ajouté au nom d'origine. Mayres-Savel, qui possède une église romane dont le clocher date du XII° siècle, se niche aux flancs du Senépy qui culmine à 1769 mètres et nous offre le plus grand alpage d'Europe (1000 bovins). Une petite source d'eau chaude y prend naissance. Et pour les habitants du village nous pouvons affirmer que le travail ne manque jamais puisqu'il s'agit d'un appareil à ferrer les boeufs que nous pouvons admirer toute l'année.
Le soleil brillait à peine sur l'horizon en ce jour de printemps. Par ci, par là, de petites plaques de neige, protégées du vent et des rayons solaires par des excroissances de terrain, subsistaient avant de disparaître avec les premières vraies chaleurs. Je me demandais si elles résisteraient jusqu'à Pâques quand une compagnie de campagnols, effrayée par ma présence, fila comme l'éclair devant moi. Dans le ciel, un buzard tournait pour mieux fondre sur les proies que je venais de déranger. Nous étions à cinq cent mètres d'altitude et je pensais à la transhumance se profilant à l'horizon. Dans quelques temps les troupeaux partiraient vers les hauts alpages.
Je marchais d'un bon pas, profitant de cet air ambiant apportant calme et sérénité. Je voyais se dresser devant moi le mont Aiguille et je n'allais pas tarder à voir dans le lointain les hautes falaises du Vercors dominant le plateau de Trières. Bientôt le soleil offrira ses rayons et j'enlèverai le gros pull pour ne pas transpirer bêtement.
Le ciel serein nous prédisait une belle journée mais la montagne, guère prévoyante, pouvait changer d'attitude très rapidement. J 'étais décidé à rejoindre les passerelles himalayennes qui remplaçaient le pont détruit en 1720 pour empêcher la peste de se propager, puis de poursuivre vers le lac. Je laissais le chemin de randonnée et m'engageais au hasard dans une prairie. Le sol, devenu spongieux par l'humidité de l'hiver encore trop proche, s'enfonçait sous mes pas pour reprendre sa place comme la toile d'un trampoline. Une impression de voler m'envahit bientôt. Devant moi des petites grenouilles agiles disparurent rapidement dans des bonds vertigineux pour leur taille. Soudain à l'entrée d'une pinède une maison en bois apparut. Le lierre l'avait envahit et la recouvrait toute entière. Sur le devant, une petite parcelle de terre labourée resplendissait sous le soleil levant. Au firmament passa, cachant un temps le soleil encore pâle, un vol de colverts lançant leurs cris dans l'atmosphère léger du matin.
Brusquement je stoppais ma marche et me figeais. A quelques mètres de moi, dans le labour, une alouette calandrelle cherchait sa pitance dans la terre fraîchement retournée. J'admirais cette petite boule de plumes beige clair rayée de noir qui se démenait pour remuer le sol. Quand sa tête basculait vers l'avant sa petite aigrette, sur le sommet de son crâne, se tendait vers le ciel et sa longue queue bordée de blanc l'accompagnait dans sa course. La regardant tendrement dans son travail de gourmande, je me mis à rêver. Et si les Hommes dits civilisés en faisaient autant, ils reprendraient peut-être le goût de la terre et sauraient le prix du travail.
Parcourant le champ des yeux, je vis un chat qui rampait vers l'oiseau tout à sa quête. Que faire? Que dire? Je décidais de laisser le destin accomplir sa tâche.
Plus loin, deux corneilles, face à face, semblaient converser sans se soucier du drame qui allait se jouer non loin d'elles. La nature vivait et ressemblait au nôtre.
Soudain, une corneille, rompant là, prit son envol et fonça vers l'endroit où notre chat exécutait sa chasse. Fondant vers le sol, elle survola le félin et lui griffa le dos de ses serres. Sa compagne, la suivant de près, répéta l'avertissement puis elles allèrent continuer leur conciliabule à l'autre bout du champ. Leur conversation imaginaire reprit de plus belle sans qu'elles cherchassent un instant à s'occuper du résultat de leur action. Le chat s'ébroua en baissant les oreilles, regarda aux alentours, évitant de se montrer de l'alouette, tandis que celle-ci continuait son picorage. Notre mistigri, voyant les corneilles ne plus s'occuper de lui, reprit, avec mille précautions, sa reptation vers le festin qui l'attendait.
Les corneilles, voyant le matou reprendre son manège, s'élevèrent dans les cieux comme pour partir vers un autre ailleurs mais, effectuant un demi cercle, elles foncèrent de nouveau sur le chat. La première attaqua à la tête, l'autre à la queue puis elles allèrent se poster à l'orée du champ mais en surveillant notre raminagrobis.
Le chat se redressa et feula vers les oiseaux noirs. Il les regarda sans esquisser un geste d'attaque en retour, les trouvant certainement trop lointaines pour lui. Il s'ébroua une dernière fois et, s'estimant certainement battu, se secoua plus fort puis sorti du champ pour aller chasser ailleurs. L'alouette picorait toujours.
Une fois le chat disparu, les corneilles prirent leur envol vers d'autres contrées et notre alouette se gava de vers de terre.
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Je racontais cette anecdote au docteur Merry,, grand vétérinaire dans les années cinquante- soixante, fondateur du journal "L'ami des bêtes". Il m'affirma qu'il avait assisté plusieurs fois à la même scène, dans des lieux différents. Ce qui me fait penser que les animaux ne connaissent pas le racisme et sont plus solidaires entre eux que les Hommes.

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M. Iraje · il y a
Une leçon de solidarité animale.
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Gérard, je reviens vers vous car J'ai déjà eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits ( à chacun sa justice ) en particulier.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Farida Johnson · il y a
Très jolie cette histoire d'alouette, de chat et de corneilles! Un petit côté fable et une tendre peinture de la nature.
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Cruzamor · il y a
Très agréable à lire et imaginer ... En plus ce coin du Vercors je l'aime bien car enfant j'allais au Château de Allière et Risset, pas loin je ne manquais jamais d'aller à la cascade de La Pissarde ... imposante, belle, et plus grande j'escaladais le Mont Aiguille, les 3 Pucelles, et j'en passe ... Merci pour ce retour en enfance et adolescence et pour ce témoignage de solidarité entre oiseaux ... même si j'aime bien les matous aussi lol ! Mes 5 voix pour vous.
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Monique Feougier · il y a
Touchant ce joli texte. Bravo à vous
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Marsile Rincedalle · il y a
L'union fait la force, le chat l'a appris à ses dépens.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
ça c ben vrai ! j'ai aimé
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Vankier · il y a
tu nous prouve que l'on peut voyager beaucoup plus loin par l'esprit qu'avec des chaussures de marche
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Gérard Aubry · il y a
Et puis c'est largement moins fatigant! Merci! G.A.
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Gabriel Epixem · il y a
Joli récit.
Je vous invite à découvrir ma page aussi.

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Gérard Aubry · il y a
Merci! G.A.
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Reveuse · il y a
quelle belle histoire !!si les hommes pouvaient en faire autant!C'est superbement décrit on a l'impression de respirer l'air de ma montagne et de voir ces oiseaux.Tu as mes votes et merci de m'avoir proposé le voyage en Isère
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Gérard Aubry · il y a
Tout le plaisir a été pour moi! Merci! G.A.
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