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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

J’aimais à feuilleter l’album-photo de mon mariage, le numéro un, et les suivants ponctués d’une bougie supplémentaire.
C’était une noce dont toutes les fillettes pouvaient rêver, un mois de juin caressant, robe de mousseline immaculée, famille affublée de chapeaux branlants, petits fours et grandes orgues, jusqu’à la pièce montée parée de ses deux pantins enamourés au sommet de la pyramide. Sans oublier le riz par poignées, gage de félicité et de fécondité, on aurait pu nourrir le milliard de petits Chinois.
J’ai respecté le contrat tacite et neuf mois plus tard, naissait l’amour de ma vie, un ange blond justement prénommé Clément.
L’union mit cinq années à battre de l’aile pour aboutir à une séparation douloureuse comme le sont toutes les brisures de rêve. Je croyais le bonheur éternel, je m’illusionnais d’une vie sans nuages et fis l’innocente lorsque mon époux m’annonça qu’il partait, comme ça, du jour au lendemain, n’emportant qu’un colifichet venant de sa famille. Il abandonnait ce que je prenais pour une vie conjugale satisfaisante. Le plus difficile à avaler fut cette désertion les mains vides, comme s’il effaçait d’un claquement de doigts un lustre de vie commune, de petites joies et d’habitudes, de querelles et de complicités, voyageur sans bagages en route vers de nouvelles aventures. Je crus entendre un soupir de soulagement quand il franchit le seuil.
Je renâclais devant mon état de femme délaissée, dressais et redressais le bilan, m’accrochant à l’idée que mon mariage avait somme toute été heureux.
Pour m’en convaincre, j’ouvrais l’album, cherchant la faille, le grain de sable qui avait fait basculer ma vie. Je n’en trouvais pas. Je passais en revue le voyage de noces à Venise, ses gondoles nonchalantes, à l’époque les monstrueux paquebots n’avaient pas encore entamé la lagune, la sensualité de l’air et les pigeons à l’affût d’une miette.
Puis nous avons attendu Clément et je pensais atteindre l’acmé de la félicité.
Cinq bougies, Clément fête ses cinq ans, c’est un grand. Il déballe son vélo, les yeux brillants des sentiers qu’il parcourra avec son père, leurs courses à venir et leurs fous rires.
C’est ce jour-là qu’il a choisi pour nous quitter, après que j’ai plié les emballages et lavé les verres à orangeade.
J’ai rangé les albums pour ne plus jamais y toucher.
Un jour, ma grand-mère qui était fine mouche, me proposa de feuilleter ses albums en sa compagnie, elle avait bâti sa propre collection, suivant les étapes de sa petite-fille préférée. Je rechignais, mais la vieille femme savait convaincre. Elle habitait de l’autre côté de la rue, ce ne fut pas compliqué de traverser.
Elle me prépara un goûter comme lorsque j’étais enfant, chocolat chaud et langues de chat, et m’installa près de la cheminée.
Elle ouvrit son album numéro un, le mariage, sans aucune photo de mon couple. Je virevoltais avec les miens, famille et amis, et lui avec les siens, mais de nous deux aucune trace, à table peut-être, mais si éloignés l’un de l’autre qu’on aurait pu nous croire étrangers.
— Ce jour-là, je n’ai jamais réussi à vous photographier ensemble, me dit-elle. Elle ajouta, espiègle : bien sûr je n’ai pas de photo de votre voyage de noces, vous ne m’avez pas emmenée.
Elle ouvrit l’album numéro deux.
À la maternité, j’étais seule, sans mon mari arrivé après la bataille, une bataille pour la vie de dix longues heures, préférant errer dans le couloir, le téléphone vissé à l’oreille, ou sur la terrasse à fumer une cigarette, peut-être celle du condamné.
— Il n’est pas resté longtemps à ton chevet, me dit ma grand-mère. Clément braillait et ton mari a pris la poudre d’escampette.
Je buvais mon chocolat les yeux clos, le liquide brûlant réchauffait mon âme transie, je commençais à voir où ma grand-mère voulait en venir
— Tu te souviens, c’est ta mère qui t’a sortie de la clinique, ton mari était en déplacement.
La langue de chat resta en suspens. Je me revoyais, mon petit bout de monde dans les bras et ma mère ployant sous la valise et les fleurs qu’elle m’avait offertes.
Mémé, frêle mais assurée, monta sur l’escabeau et descendit le troisième album.
— Je t’ai gardé le meilleur pour la fin !
Elle était essoufflée, je me rappelle sa mèche blanche en désordre, mais elle me fixait droit dans les yeux.
Elle feuilleta les anniversaires de Clément. Soudain, elle s’arrêta et me montra un cliché, une famille heureuse, Papa, Maman et le petit garçon de trois ans, souriant à l’œil de la caméra.
— Tu vois bien, lui dis-je, on était réunis et heureux. Je tenais ma revanche, une image d’Épinal en couleurs, une trinité sinon sainte du moins présentable.
— Attends un peu… me dit-elle
Elle farfouilla, se blessant sous l’ongle avec le plastique tranchant. Sans sourciller, elle dégagea une seconde photo tapie sous l’image du bonheur, de l’autre côté.
Mon mari avachi, l’épaule basse, pâle et terne, moi triste et les joues creuses, jusqu’à Clément qui tournait le dos et déjà s’échappait de nos bras, se refusant à jouer la comédie du bonheur.
— Tu vois, la deuxième photo a été prise à votre insu, vous ne posiez plus.
Mes larmes salées se mêlaient à la douceur du cacao mousseux. Je me blottis au creux de l’épaule de ma grand-mère.
En une heure à peine, elle m’avait guérie de mes illusions. Prenant la vérité en pleine face, je pouvais faire le deuil de mon rêve.
Aujourd’hui, Mémé n’est plus. J’ai conservé ses albums recouverts de poussière au grenier.
Clément est devenu un jeune homme heureux. Sa mère est guérie.

PRIX

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Laurence Delsaux · il y a
Cruelle et juste, c'est difficile seule d'avoir ce recul... "Merci Mémé"
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle toutes mes voix pour votre texte et vous invite à me lire et me soutenir en finale côté poésie :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-son-chemin

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J.H. Keurk · il y a
Rien n'échappe à l'oeil froid de l'objectif. Beau récit... Je vous souhaite bonne chance.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, LBC !
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Gerard du Vingt-quatre · il y a
Belle lecture !
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Alex Des · il y a
Très joli texte...Bonne chance pour cette finale!
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Elisabeth Marchand · il y a
+5... les mamies sont souvent clairvoyantes...
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour votre vote et commentaire !
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes 4 votes de lecteur afin de soutenir votre texte émouvant. Bonne chance, Sourire !
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Nualmel · il y a
On est pas toujours prêt à entendre le point de vue des autres mais celui d'une grand-mère sage et aimante, oui.
Joli texte !

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Virgo34 · il y a
Je vous renouvelle mon soutien et vous invite à aller dans mon rêve, lui aussi en finale de la Matinale.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Pascal Depresle · il y a
Soutien renouvelé. J'ai pas mal de textes en finale, si l'envie vous dit de passer.
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