L'air du pays

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Récit d’anticipation à l’univers bien pensé et travaillé, ce texte aborde la fin de vie d’un œil à la fois pudique et poétique

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Il y a longtemps que Lucien n’avait passé une aussi bonne nuit.
La chaleur étouffante ne l’avait pas gêné, il ne se souvenait pas avoir rêvé et se réveillait en pleine forme pour cette journée d’été, celle de son quatre-vingtième anniversaire. Il se sentait calme et détendu comme quelqu’un qui sait où il va et ce qu’il doit faire.
Il avait pris sa retraite cinq ans auparavant. Soixante-quinze ans, l’âge légal. Sa condition physique lui aurait permis de travailler encore quelques années, ce que son référent lui avait conseillé. Il avait refusé – Il faut savoir s’arrêter – lui avait-il répondu. Il avait quitté sa vallée à l’âge de vingt ans. Depuis qu’elle avait été classée zone touristique, les prix avaient flambé. Les maisons de village superbement rénovées, les terrains occupés par d’immenses chalets ou des centres de vacances ne lui permettaient pas de poursuivre l’activité de berger de ses parents. Il avait gagné la Mégapole Sud-est et trouvé sans difficulté un travail de fonctionnaire à la préfecture. Depuis, il lisait des dossiers, validait certains d’un coup de tampon, en renvoyait d’autres avec un post-it - à compléter - ou barrés d’une croix rouge ce qui enlevait tout espoir à ceux qui les avaient déposés. Il ne voyait derrière lui que ces années grises d’ennui, il n’avait rien fait de ses mains, rien produit, cela suffisait, il ne travaillerait pas un jour de plus que le nécessaire.
Le visiophone sonna. Il savait qu’il s’agissait de sa fille. Appel rapide, matinal, le jour de son anniversaire. Comme chaque année. Il toucha l’écran – Bon anniversaire Papa, comment vas-tu ? – Très bien ma chérie et toi ? – Oh moi tu sais toujours à la bourre, je partais au travail et je me suis dit que j’allais appeler mon petit Papa. C’est ta journée, tes amis t’auront certainement préparé quelque chose, une surprise – Je ne sais pas, on verra – Je suis en retard pour le boulot, je te laisse, passe une bonne journée mon petit Papa, je te fais plein de gros bisous. Elle disparut de l’écran. Bien sûr que ses amis lui auraient préparé une surprise. La même que les autres années, ce soir, au moment du dessert, la lumière s’éteindrait et un gâteau portant deux bougies en forme de huit et de zéro serait apporté à sa table, il soufflerait les bougies et tous lui chanteraient – Bon anniversaire...... Mais ce soir, il ne serait pas là.
Le jour de sa retraite, le studio dans lequel il avait passé sa vie avait été automatiquement vendu au jeune homme qui allait lui succéder à la préfecture et qui comme lui le rembourserait pendant de très nombreuses années. Il était parti avec une petite somme qui associée à sa pension était censée lui permettre de terminer sa vie au gérontopole de la mégapole. Il avait rapidement calculé l’érosion de son pécule et depuis attendait tranquillement son quatre-vingtième anniversaire.
À midi, son téléphone vibra, il lui indiquait une température de quarante-sept degrés et que sa voiture avec chauffeur l’attendait. Il avait enfilé un jean, une chemise fleurie et une veste légère. Tous ces vêtements étaient neufs et de grande marque, commandés en ligne le mois précédent. Il traversa rapidement la fournaise du trottoir pour pénétrer dans la limousine et retrouver l’air conditionné. Le trajet jusqu’au Lucullus ne dura qu’une petite heure. Le restaurant n’était pas très éloigné du gérontopole et le brouillard de pollution laissait ce jour-là une visibilité d’une bonne cinquantaine de mètres. Lucien avait potassé en ligne les menus de tous les trois étoiles de la mégapole et ne regretta pas son choix.
Le repas terminé la voiture le conduisit à l’hôtel Aérium. L’établissement était situé dans un autre quartier de la mégapole, mais Lucien, repu, somnola et ne vit pas passer les trois heures du trajet. Tout était réservé et il fut rapidement conduit à sa chambre, il commanda un repas léger et demanda qu’on ne le dérange pas. Il toucha à peine au repas, pris les comprimés préparés depuis longtemps et s’étendit sur le lit.
Lors de sa réservation, il avait choisi l’ambiance Embrunais et Printemps.
Lucien inspira profondément, s’emplit de l’air frais de sa vallée qu’il n’avait jamais revue.
À nouveau, il courait. Son corps chaud n’était pas encore fatigué, la course n’était que plaisir semblant ne jamais devoir s’arrêter. Il n’était qu’une histoire qui traversait la beauté de la montagne. Autant dire rien, pourtant cette beauté n’existait que par son passage. La terre du chemin était souple sous ses chaussures, le soleil à travers les arbres comme une douce lumière jaune et verte le caressait. Il sentait la terre, l’herbe et les champignons. Il baignait dans la beauté et l’harmonie de son corps dans la nature. Il était l’arbre et le bois. Il était l’agneau, le troupeau et le loup. Il était l’odeur de cette terre, elle circulait dans ses veines. Il était la poésie de sa course. Il sentait le parfum des mélèzes, celui de la mélisse aussi que sa mère lui donnait en tisane.
Lucien sourit et ferma les yeux.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Impressionnant!
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A. Nardop · il y a
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