Lady Scat

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Françoise Lebon. Fran-çoise Le-bon. J'ai beau me répéter son nom sur tous les tons, je n'arrive toujours pas à réaliser. En vingt-cinq ans de métier je pensais avoir tout vu, être rentré dans une routine où quelques années ennuyeuses me mèneraient à la retraite. Et puis tout à coup, ce matin, vlam ! L'électrochoc. Un bon swing dans les gencives, histoire de réveiller le commissaire un peu trop fonctionnaire ces derniers temps. Pourquoi est-ce si dur à encaisser ? Françoise Lebon, je ne lui avais pas reparlé depuis l'école primaire. Enfin, parler est un grand mot quand on connaît le caractère introverti de la fille à l'époque. Complètement mutique. Une enfant sauvage, sauf qu'elle était de bonne famille, effacée sous des habits et une coiffure des plus classiques. Avec le recul et l'expérience, il est évident qu'il se tramait quelque chose sous ses sages apparences... Mais à cet âge, on ne se pose pas trop de questions, alors moi, à la récré, je me contentais de la regarder à distance jouer à la marelle. Elle emportait toujours de grosses craies blanches pour tracer sur le bitume les cases dans lesquelles elle inscrivait avec application les numéros de 1 à 8. Presque autant que les marqueurs d'indices disposés autour de son corps inerte ce matin : 1 le téléphone à l'écran brisé, 2 le micro et son câble enroulé autour de son cou, 3 un morceau d'ongle arraché, 4 des textes de chansons épars sur le sol, 5 son porte-cigarettes brisé, 6 une grosse pierre. Et tout autour d'elle, les courbes de la ligne blanche détourant son corps désarticulé ont remplacé les cases bien ordonnées de son jeu d'enfant. Fin de récré. Si je n'ai jamais joué à la marelle, je garde l'image de ces filles sautillant tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, se réceptionnant parfois à pieds joints, virevoltant avant de repartir. Je n'en connais pas les règles, c'était un truc de filles, de danseuses légères qui avaient pour seul but d'atteindre le ciel. Voilà qui est fait. Mais l'oiseau s'est crashé.

Au collège, je l'ai encore vue de loin. Nous n'avons plus été dans des classes communes pour des questions d'options. Elle était devenue une belle jeune fille, toujours enfermée dans sa réserve cependant. Elle ne parlait pratiquement pas. Quand les autres filles entamaient leur métamorphose adolescente, elle semblait rester à l'état de chenille, menant une petite vie au ras du sol, lourde de secrets inavoués. Je ne lui ai jamais connu le moindre flirt, ni la moindre attitude de séduction. Pas de maquillage ni de tenue à la mode. Pas de Walkman ni de cigarette. Alors imaginez ma surprise quand quinze ans plus tard, elle est reparue en diva dans les médias sous le nom de Lady Scat. J'étais tombé sur une double page dans un magazine : elle avait signé avec un label réputé dans le milieu et faisait sa promo. Une sacrée revanche. Sur la page de gauche, elle prenait la pose en tenue de scène. Tout en se déhanchant dans une robe bleue à paillettes, elle fixait l'objectif d'un regard plus empreint de défi que de séduction. Un collier de perles factices soulignait son décolleté, et un porte-cigarettes qu'elle arborait devant sa bouche maquillée achevait de la sacrer en Diva du jazz. Surtout, il y avait ce micro vintage que les experts scientifiques avaient désigné tout à l'heure sous le nom de micro « tête de mort ». Tout était déjà joué.

C'est la femme de ménage qui a donné l'alerte ce matin alors qu'elle venait nettoyer le caveau et ramasser les cadavres de bouteilles. C'en est un autre qui lui a fait pousser un contre-ut d'effroi quand elle a allumé la petite scène. Lady Scat, qui s'était produite la veille avec son quartet, ou du moins son pantin désarticulé, gisait dans sa robe à paillettes sous la voûte de pierre. Son visage était tuméfié, et le câble du micro enroulé autour de son cou lui avait donné une teinte violacée. Le blanc des yeux révulsés, rivés sur les feuilles de papier tombées du pupitre, n'en ressortait que mieux. L'horreur absolue. Quand je suis entré en scène, la police scientifique venait de terminer son travail. Ce n'était déjà plus Lady Scat qui gisait au sol. Le papillon de nuit redevenait Françoise Lebon. Françoise Lebon prise au piège des projecteurs.

D'après le premier témoignage de ses musiciens, elle aurait voulu rester seule après le concert pour travailler de nouveaux textes. Car si le scat lui avait délié la langue, elle ne comptait pas se limiter aux onomatopées. Elle l'avait annoncé en interview dans le journal local. Elle avait des choses à dire. Son prochain album serait personnel et plus intime. Était-ce là le début d'une piste  ? Son meurtrier avait-il eu connaissance de cet article  ? Ce dernier s'était introduit par la porte de l'issue de secours qu'elle maintenait ouverte par une grosse pierre quand elle allait fumer. Sans doute avait-elle oublié de refermer, et c'est précisément cette pierre que l'agresseur a utilisée pour la frapper, avant de l'étrangler avec le câble du micro.

Assis au premier rang sur une banquette de moleskine éventrée, je me sens groggy. Sur la scène éclairée, la contrebasse défoncée atteste encore de la violence de la lutte. Le corps a été enlevé, et les indices ont été soigneusement prélevés en vue de leur expertise. Il ne reste que cette aura de craie blanche et les numéros des marqueurs disséminés autour. Cette fois, pas question de refaire un emploi du temps sur quelques heures. Il me faudra remonter des années pour comprendre la mystérieuse métamorphose de Françoise Lebon. J'entendrai d'abord de sa bouche quelques syllabes désordonnées gravées sur des disques de scat. Ses proches ensuite parleront pour elle. Puis un jour, ce voyage à rebours me ramènera dans une cour d'école où une enfant joue à cloche-pied à la marelle. Nous aurons alors le même âge, et je vaincrai ma timidité, je m'approcherai doucement d'elle pour l'interroger sur son drôle de jeu qui ressemble tant à une église. Et d'une voix fluette, elle me parlera de la pierre dans son ciel.
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