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L'accro aux opiacées

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Et encore, s'il avait eu le cœur tranquille... Oublierait-il un jour la perte de son aînée ?
Convaincu que ses erreurs de jeunesse n'auraient de cesse de pourrir son existence, il tenta maintes fois de quérir le pardon de sa marâtre. L'indigente restait muette, coincée sous le poids de sa pierre tombale, incapable d'émettre un seul de ses apophtegmes habituels. Tant mieux, marmonna-t-il, elle ne me poursuivra plus avec le fouet de sa langue fourchue.

Et encore, s'il avait eu le cœur tranquille... Oublierait-il un jour la perte de son aînée ?
La sorcellerie paysanne côtoyait la vie dans les fermes. Croyance occulte, magie noire ou applications de recettes miraculeuses destinées à soulager les plaies et les maux du corps ou de l'esprit. Adepte des remèdes de bonnes fames, sa mère de substitution préparait nombre d'onguents en vue d’apaiser ses propres souffrances, d'endiguer celles des autres. Elle commandait, lui exécutait. Il retenait le nom des plantes, observait la manière de les réduire, d'en extraire leur essence. L'élève se montrait studieux.
Parfois, il lui arrivait d'aller se récréer avec son ami au bord de l'eau, canne à la main.

Et encore, s'il avait eu le cœur tranquille... Oublierait-il un jour la perte de son aînée ?
Il n'était tour que le coquin ne jouât à sa marâtre, qui, tout à la fois squelettique et dévorée d'arthrite, ne pouvait décharger sa rancune autrement qu'en menaces, qu'un courant d'air emportait aussitôt. Ce qu'elle eut à souffrir, la pauvre femme, peut se dire et non s'écrire. Un fruit pourri suffit à en corrompre cent bons. Cent bons fruits n'en corrigeront jamais un pourri.
Certes, son travail assidu ne permettait pas de compenser ses écarts de comportements. En retour, il ne récoltait que des reproches.
Les jours de décadi, attablés dans le secret d'un cabaret ou immobiles sur les berges de l'étang, les deux amis monnayaient des recettes magiques, ainsi que des conseils pour mener à bien une guérison ou un maléfice. À grand renfort de succès, ils composèrent leur propre magie noire.
Jusqu'au jour où ils réussirent à enfermer le corps éthérique de la marâtre dans une boîte remplie de sève de pavots. Pensaient-ils un instant la tourmenter si vite ? Ils ne croyaient pas cela lorsqu'ils constatèrent de visu qu'ils avaient bel et bien créé un déséquilibre énergétique. La victime tomba malade dans son corps physique et souffrit plus qu'elle n'en pouvait supporter. Rendue folle au point de se tuer elle-même.
Et encore, s'il avait eu le cœur tranquille... Oublierait-il un jour la perte de son aînée ?
Il éprouvait, au tréfonds de son être, un trouble continuel. Les circonstances fâcheuses de l'époque et les embarras quotidiens dus à son manque de qualification, l'affligeaient. Chaque fois que la nécessité l'obligeait à vendre une part de son capital sous la forme d'une bête à peine engraissée, une voix ricaneuse le titillait : Te sortiras-tu, un jour, de ta misère !
Ce reproche de la conscience était incontestablement la plus lourde de ses peines.
Cependant, à la fin, même les remords s'estompent ; les vives émotions se calment. Il n'est pas rare d'observer chez les âmes tourmentées d'idées pénibles, une certaine familiarisation avec le drame qu'elles supportent. Soit que la pointe de celui-ci s'émousse, soit que la sensibilité des indispositions diminue peu à peu.
Une autre affliction émergeait de sa routine, le chagrin que lui causait la maladie de sa femme.
Aura-t-il le cœur tranquille, s'il provoquait un jour la perte de son aimée ?
Laissons cela pour le moment entre les mains d'un homme occupé à pécher.
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