L'accordéon de Pierre

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Le destin d'une famille à travers le destin d'un objet. Si l'idée n'est pas nouvelle, l'auteur est parvenu ici à installer une dimension dramatique

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Comme disait un Certain, on entre pas dans mes récits comme dans un moulin. Ceci pour dire que je n'y entre pas non plus si facilement. L'idée du Court me convient très bien, pour l'instant ( ? )  [+]

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Pierre avait alors 21 ans et au retour du service militaire en Allemagne, il avait passé un concours de la Sncf. Pas vraiment un choix, mais un moyen pour lui de s'éloigner d'une mère neurasthénique et de pouvoir s'offrir un accordéon, un Cavagnolo. Le père, alcoolique et violent s'était envolé le jour de ses 17 ans. Pierre avait alors débuté la musique par la mandoline pour apprendre le solfège, et puis un professeur d'accordéon s'était installé à Beaugency. Au bout de 6 longues années de cours assidus, Pierre osa frapper à la porte de l'orchestre de Dann Longuet. Plutôt doué, avec un sens de l'improvisation impressionnant, le chef l'engagea avec enthousiasme. Quel plaisir de s'évader ainsi, quel bonheur de faire danser les cœurs en reprenant des valses, des Paso et autres Mazurka. Et quelle satisfaction de sentir les regards admiratifs des jeunes femmes en jolies robes de printemps. Ce statut lui permettait ainsi d'oublier sa modeste condition d'employé aux écritures. Et puis lors d'un bal musette, ce fut la rencontre avec Jeannie, sans doute son premier et véritable amour. Ils s'installèrent à Fleury, dans un vieil appartement que leur louait le père de Jeannie.

Pierre continuait à jouer dans l'orchestre mais Jeannie tomba enceinte d'une première fille, puis d'un garçon peu de temps après. Soucieux de ne pas reproduire les conditions précaires dans lesquelles son semblant de père les avait laissés, lui et sa mère, il décida de renoncer aux bals et de démissionner de la Sncf. Engagé dans une nouvelle carrière de représentant en produits pharmaceutique, parcourant la France, il démontra très vite ses talents de vendeur. Le sourire enjôleur, le port du costume élégant, il négociait de longues commandes et ses revenus furent multipliés facilement par trois. Au point d'envisager l'achat d'un appartement, plus moderne, disposant de toilettes et d'une vraie salle de bain, dans une cité nouvelle. L'accordéon de Pierre suivit le déménagement. On lui trouva une place dans le cagibi, près des boites à couture. Jeannie s'occupait des enfants, et Pierre ne rentrait que le dimanche. Toujours soucieux de ses affaires, satisfait de savoir sa famille à l'abri du besoin, il ne prenait plus le temps de regarder sa jeune épouse. Au fil des mois, Jeannie semblait amaigrie, les cheveux ternes, le teint diaphane. Une ombre de résignation recouvrait le vert de son regard. Où était-il son musicien, son bel accordéoniste ? Il ne jouait plus du tout, il ne la regardait plus, ne la touchait plus. Ou alors brutalement, rapidement. Trop.

Au printemps 66, l'annonce de la maladie de Jeannie sonna comme un appel à l'aide. A l'amour sans doute. Pierre redoubla alors de courage et repartit sur les routes, multipliant les rendez-vous et les commandes pour obtenir de quoi régler la note des soins médicaux que Jeannie devait supporter. Il réunit ainsi assez d'argent pour obtenir qu'elle fût soignée à domicile. Mais la dégradation de son état l'obligea à la transférer à l'hôpital de Villejuif. Pierre n'eut pas le temps, comme il l'envisageait, de jouer pour Jeannie, une dernière fois, sa valse préférée, la Valse Brillante de Joe Privat.
Jeannie mourut à l'hôpital, un soir de décembre, la veille ses 30 ans, et Pierre se retrouva seul avec ses deux jeunes enfants, qu'il confia à sa mère.
Pierre continuait son périple dans sa 404 bleu marine, entre deux sanglots, deux Gauloises trop vite allumées, ses doigts brûlants tapotaient sur son volant, en rythme, se calant sur le mouvement mélodique de notes blanches imaginaires, de croches, de triolets.
Un dimanche, Martin, le fils, curieux comme on peut l'être à l'âge de 7 ans, pénétra dans le cagibi. Il découvrit des boites de pastilles pour la gorge, des bouteilles de shampoing, des paquets de coton. Une housse noire l'intriguait et avec difficultés, il déplaça l'objet sans parvenir à le soulever. Il fit glisser la fermeture et l'accordéon, orné de noir et de brillance, lui apparut comme un cadeau. Il voulut le sortir mais il ne réussit qu'à déplier ses poumons de carton en tirant sur une sangle. En le reposant, il appuya sur un bouton miroir. Un son grave, un son d'église, un grondement effrayant s'échappa alors dans un souffle étrange. Il fut surpris, intrigué par la puissance de la résonnance. Mais aussitôt, son père se précipita dans le cagibi  : « Qu'est-ce que tu fais Martin ? Sors de là et range moi ça tout de suite ! »

Les années, les départs, les kilomètres défilèrent encore, Pierre cherchait une femme qu'il ne trouvait pas. Une nouvelle maman pour ses petits, comme il disait. Celles qu'il rencontrait n'avaient pas envie de s'occuper de deux enfants, perdus, en manque de mère et délaissés par un père absent. Hélène cependant, accepta de rester, à condition qu'il fit construire une maison, elle voulait bien l'attendre, supporter seule leur éducation, mais dans le confort d'un jardin. La grand-mère dû retourner dans son logement insalubre, et tomba en dépression. Quand la maison fut construite, un pavillon simple mais autrement plus spacieux que l'appartement, le Cavagnolo fut relégué au grenier, dans la sous-pente.
Et puis, pour son anniversaire, Hélène insista pour que Pierre lui joue enfin un air d'accordéon. Il avait peur, peur d'avoir oublié, ses doigts étant devenus gourds, une douleur à l'épaule, des raideurs dans le dos, l'empêchaient de tenir très longtemps sous le poids de l'instrument. 25 ans sans y toucher. Pour elle, sans envie, Il reprit La foule d'Ángel Cabra, désolé de se tromper, de ne pas tenir le rythme, de confondre les harmonies. Malgré les encouragements d'Hélène et de ses enfants, le soir venu, le dos courbé, il remit l'accordéon à sa place, au grenier.
L'arthrose commençait à déformer ses doigts, ses jambes, son dos. A 63 ans, il ressemblait à un vieillard. Pierre mourut d'un infarctus peu de temps après avoir enfin posé ses valises. Les gauloises, les douleurs, le renoncement, avaient eu raison de sa santé.
Au moment du partage des objets, Hélène fut étonnée par la demande de Martin de récupérer l'accordéon, sans savoir vraiment ce qu'il allait en faire, lui qui n'était pas musicien. Elle accepta sans vraiment comprendre.
Martin entreprit alors de prendre contact avec André Marceau, professeur reconnu. André lui conseilla d'abord de réparer l'instrument. L'accordéon sonnait un peu comme une guimbarde. Il faudrait régler la hauteur des pistons, et le soufflet, asséché par ses longues années d'immobilisme, devait être déchiré à certains endroits. Il manque de souffle ! Disait-il en riant. Martin se rendit à Lyon pour y déposer le Cavagnolo et au bout de trois mois, et une somme conséquente que sa belle-mère accepta de lui prêter, il récupéra l'instrument.
Chaque semaine, durant 6 longues années, Martin étudia, laborieusement, douloureusement parfois. De Rossini à Beethoven, de la Valse au swing manouche, des compositions de Marcel Azzola en passant par la chanson, il fut très vite capable de jouer toutes les partitions récupérées dans le bureau de son père. «  Vous n'êtes pas très doué Martin, une main gauche raide comme un burin, un sens du rythme incertain, et un manque de discernement dans vos tirer-pousser. Mais vous avez une rage d'apprendre incroyable et ça porte ses fruits. Ce magnifique instrument renaît grâce à votre volonté ! »

Mais au fil des jours, André s'époumona, lui aussi.

Se sentant de nouveau orphelin, abandonné, Martin remisa alors l'accordéon, à sa place, dans le grenier.
Et puis, un dimanche, un dimanche où il faisait beau, beau comme une onde musicale à faire danser les roses, il se rendit à Fleury, au cimetière. Et face à la tombe de Jeannie et de Pierre, il sortit le Cavagnolo, et les notes de la Valse de Jo Privat résonnèrent au milieu d'un silence contenu.
Une larme brillante glissait lentement le long de l'accordéon.
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Les Histoires de RAC · il y a
Mon Dieu comme votre histoire me touche ; il y a un peu de mon histoire dans la vôtre ♫♪♫ Merci pour cette agréable lecture ♫
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Thierry M · il y a
Merci à vous !
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Jeanne en B · il y a
félicitations pour la recommandation ! un de vos textes que j'avais apprécié avant le black-out :-)
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Thierry M · il y a
Merci Jeanne, je me fie à votre goût désormais :)
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Daniel Nallade · il y a
Re-aime. 😎
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Thierry M · il y a
Merci Daniel :)

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