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Quelque part dans les limbes profonds de la station Châtelet-les Halles

L’homme ferma les yeux.
– Raconte-moi Céline.
– Elle devait me rejoindre à la sortie. J’ai attendu 20 min, c’est là que j’ai entendu parler de l’accident. Je me suis précipité sur le quai. J’ai vu passer un corps sur une civière, les pompiers ont refusé que je me rapproche. Mais j’ai reconnu son manteau, c’était elle. J’ai l’impression de vivre un enfer.
– Tu es chez toi ici, Céline, dans la chapelle de la Vouivre.
– Ce n’est pas vraiment une église.
– Je ne suis pas vraiment un curé.
– Oui Vincent, mais la Vouivre, elle existe. Tout change sauf elle.
– Le monde évolue, lui.
– On ne se toise plus dans les trames, le monde est inondé de lumière bleu électronique comme pour mieux faire face à l’obscurité blafarde des sous terrain. Les portables ont remplacé les regards fuyants ou dérobés.
– Parle-moi de Louise, murmura Vincent, l’homme qui veillait sur les hommes de la Vouivre.
– La première fois que je l’ai vu, elle était entourée d’un essaim de contrôleurs sur le quai opposé. Elle était vêtue d’une sorte d’uniforme blanc. Elle avait fini par me remarquer à force d’être toujours en face de moi. C’est normal, je le faisais exprès. Et puis un jour, je lui ai fait signe. La fois d’après elle avait répondu. À partir de là, j’attendais ce moment toute la journée. J’étais trop timide pour la rejoindre sur le même quai. Qu’aurait-elle dit ? Pensé ?
Un soir, je ne l’ai pas vu. Ce fut un choc. Je ne connaissais rien d’elle, sinon que l’on s’aimait. Et puis trois jours plus tard, elle réapparut. Elle me cherchait du regard. Je crois que nous avions compris l’un et l’autre que nos deux âmes avaient fusionné entre les deux quais. Je lui fis signe de nous rencontrer, le lendemain. Ce jour-là, allez savoir pourquoi nous nous sommes retrouvés l’un en face de l’autre, sur les quais opposés. Je me souviens encore de son rire. On n’entendait qu’elle.
– Au milieu de ces rivières où coulent le temps, il y a des milliers d’histoires d’amour qui se crée et ne dure que le battement d’aile d’un papillon. La tienne a duré longtemps. Il existe des sites de rencontres comme « croisédanslemétros. com » où les connexions furtives tentent de se créer un avenir.
– Oui, certains regards expriment des solutions, des espoirs. C’est ce que j’avais ressenti en croisant les yeux de Louise. J’étais là quand le RER est né, tu le sais. Mon métier consistait à réparer les rails, les meuler et travailler les ballasts. Aujourd’hui, sous la station Aubert, les gars en sortent 1500 tonnes par jour. Ils rénovent les voies qu’on a mises en places.
– Tu n’as jamais décroché, je vois.
– J’ai conservé des passes, ces sésames en forme de clefs qui me permettent d’entrer dans les viscères de la bête. J’aime l’isolement dans les galeries intestines qui suintent l’odeur de soufre et de brûlé. Ces milliers de ramifications souterraines que parcourent les rames du RER. À ma dernière colposcopie, mon docteur a fait le rapprochement entre sa sonde et la rame qui sillonne les tunnels.
Le prêtre ferma ces paupières, un cri strident déchirait l’espace silencieux propice aux recueillements.
– Ça, c’est la rame du RER D qui freine ou plutôt qui annonce à tous ses voyageurs anonymes qu’il s’apprête à les digérer.
– Elle est au paradis Céline. Cet espace de l’infini blanc.
– Les petits blancs qu’on buvait dans les bistrots du ventre de Paris avant qu’il ne se transforme en trou béant. Je m’en souviens bien. Ça grouillait. Il y avait autant d’odeurs organiques que d’humains. Les anciennes halles qu’on a virées de Paris. J’étais présent durant les travaux, il y avait du monde ! Une vraie atmosphère. Tout ce qui reste c’est le parfum des galeries et son humidité ambiante.
– Le forum des halles ?
– Quand je ferme les yeux, j’y suis. Et ça réchauffe le cœur. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est juste que je suis accroc à la Vouivre. Il m’est souvent arrivé de la confondre de loin. Les crépitements et les étincelles des meules créent des arcs lumineux qui ressemblent à ses moustaches.
Céline avala sa salive. Elle avait un goût métallique rouillé. Les entrailles de la Terre sont un monde à part, intemporel. Les voyageurs y descendent comme en enfer pour une durée limitée à l’intérieur des rames purgatoires. Ils sont ensuite vomis à la surface.
– Céline ? hurla de loin un homme.
– Elle ne s’arrête jamais, toujours en déplacement.
– Céline ? Oh ? Tu es avec nous ?
– Elle ne fait que marquer des pauses. Elle en profite pour manifester sa mauvaise humeur, lâchant des bruits stridents à l’aide de ses semelles de fonte qui mordent les rails. À peine s’est-elle immobilisée qu’un lent gémissement remplit la station avant que ne claquent ses alvéoles, emprisonnant les voyageurs.
– Son esprit est en vadrouille, il voyage dans le temps, murmura le prêtre. Un choc post-traumatique.
– J’ai appris qu’on voulait la métamorphoser. Ils sont en train de la museler en réduisant le bruit de ses freins, les vibrations qu’elle émet. C’est peine perdue. Comme le dit mon gastro-entérologue, les bruits intestinaux proviennent des contractions dues au stress, aux liquides et gaz présents ! Les galeries ont beau être ventilées, les vapeurs de gaz carbonique rejetées par des centaines de milliers d’humains quotidiennement occasionnent forcément des problèmes gastriques pour la bête.
- Putain, merde, il déraille ! observa l’homme.
– La merde. C’est le nom qu’aurait dû prendre le Métro Express Régional Défense Etoile en prononçant les initiales. Il parait que son nom va changer. On dira plus un RER mais un train !
– Louise est vivante ! lâcha l’homme.
– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? murmura Céline.
– Putain ! Vous les vieux, vous ne voulez pas de portables ! C’est une autre voyageuse qui est morte. Louise s’était assoupi Céline !
– Où est-elle ? balbutia-t-il.
– Ben, elle s’est réveillée au prochain arrêt, la station Auber.

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