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La voleuse d'ombres

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Bertrand

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Johnny avait presque neuf ans. Il attendait désespérément son anniversaire, car il allait enfin avoir un skate neuf. Pas comme celui que son père avait récupéré dans un garde-meuble et qui avait connu des jours meilleurs. Non, un skate tout neuf, un Green Wasp.
Pour l’instant, il devait se contenter de son vieux ska. Il l’appelait comme ça car c’est ce qui était marqué sur la planche. Trois lettres qui allaient bientôt disparaître aussi, si ça continuait.
Ce vendredi après-midi, Johnny prit son ska et alla jusqu’au parc où l’attendait son ami Zach.
Zach et lui se connaissaient depuis la maternelle et depuis lors, ils ne s’étaient jamais quittés.
Zach était tout le contraire de Johnny. Il aimait prendre des risques et chapardait de temps en temps, sans jamais se faire prendre.
« Dis, tu en as mis du temps, lança Zach, les coudes sur son guidon. J’ai cru que tu n’allais jamais venir.
-Moi aussi. J’ai failli perdre une roue juste devant l’épicerie.
-Ton ska est bon à jeter.
-Il faut que j’attende mon anniversaire pour en avoir un neuf.
-Tu finiras à l’hôpital avant ! »
Zach avait eu l’idée de faire un tour chez le vieux McHarrie (tout le monde l’appelait ainsi et peu se souciait de connaître son prénom). Il avait une boutique d’antiquités sur Main Street et tous ceux qui vivaient à Springvalley la connaissaient.
Zach y avait exercé ses talents de voleur plus d’une fois et la veille, avait chapardé un livre ancien pendant que McHarrie avait le dos tourné.
« Tu ne vas pas y retourner ? s’inquiéta Johnny. Tu vas te faire choper !
-Mais on dirait que Johnny est une vraie poule mouillée ! »
Zach caqueta jusqu’à ce que Johnny se résolût à le suivre.
Johnny avait peur de deux choses : que Zach se fasse attraper par McHarrie et de McHarrie lui-même.
Son père lui avait expliqué que McHarrie avait fait le Vietnam – c’est là qu’il avait perdu son œil droit – et que ces vétérans avaient horreur des casse-pieds.
La boutique de McHarrie était un incroyable bric-à-brac comme le sont toutes les boutiques d’antiquaires, remplies d’attrape-poussières, de vieux meubles et de livres qu’on n’ouvre jamais par peur de les réduire en miettes.
Zach s’était vanté de la facilité avec laquelle il avait pu voler le livre qui avait fini dans une boîte en plastique – la boîte à trophées – cachée sous son lit.
La boutique était vide. Pas la moindre trace de client, ni de McHarrie.
Zach fouillait dans les bibelots, mais n’y trouva rien d’intéressant. A peine, tourna-t-il la tête, qu’il vit la porte de l’arrière-boutique dans un halo de lumière.
Pour Johnny, il était temps de décamper. Pas pour Zach. Il n’était pas intéressé par cette lumière. Il en était obsédée. D’où venait-elle ?
« Sortons d’ici ! Zach !»
Johnny priait pour ne pas tomber sur McHarrie.
Zach, fasciné, tenait un étrange coffret. Il l’ouvrit – un simple crochet servait de serrure – et la lumière s’évapora, comme par magie.
La porte de l’arrière-boutique se referma brusquement. McHarrie surgit, furieux.
« Qu’est-ce que vous fichez ici ? hurla-t-il en fixant Zach. Toi, je t’ai déjà vu ici. Je sais que tu me voles. Si je t’attrape, je te... »
Il se précipita sur Zach et reprit le coffret.
« Tu ne l’as pas ouvert ? Dis-moi que tu ne l’as pas ouvert !
-Je voulais voir ce qu’il y avait à l’intérieur.
-Sais-tu ce que tu viens de faire ?
-J’ai juste ouvert une vielle boîte en bois.
-Ce n’est pas une simple boîte ! Elle était déjà là quand j’ai acheté la boutique en 1978. L’ancien propriétaire la détenait de son prédécesseur. Un jour, un certain Wilhem Pandora voulut offrir une poupée en porcelaine à sa fiancée mais il n’avait pas d’argent ; alors il lui proposa en échange une boîte...cette boîte, avec pour seul avertissement de ne jamais l’ouvrir.
-Et il l’a ouverte ? demanda Johnny.
-Il l’a ouverte, mais il n’y avait rien dedans. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il venait de libérer Skiàh.
-C’est quoi Skiàh ?
-Pas quoi mais qui. Skiàh est une voleuse d’ombre. Elle s’empare de votre ombre et vous transforme en zombie.
-C’est n’importe quoi, se moqua Zach. Ça n’existe pas !
-En es-tu sûr ? »

Zach comprit le lendemain qu’il avait eu tort ; sur toute la ligne.
Ses parents étaient partis au travail et il décida d’aller faire un tour de vélo. Il descendit la rue, prit à gauche puis à droite et passa devant la maison d’Ethan Ford et de son chien, un berger allemand, qui répondait au doux nom de Vas-y-chopes-le !
Zach prenait un malin plaisir à faire aboyer le chien, mais quand il passa, l’animal ne vint à sa rencontre. Il attendit. Rien. Soudain, il entendit grogner dans son dos. A vingt mètres derrière, se dressait le berger allemand ; mais il semblait différent, plus terrifiant. Il l’était. Ses yeux étaient rouges. Il avait une mâchoire énorme et il...n’avait plus d’ombre !
Le garçon pédala encore et encore, le plus vite possible mais le chien le suivait toujours. Il tomba sur le facteur qui, lui aussi, n’avait plus d’ombre et qui essayait de l’attraper.
« Qu’est-ce qui se passe ? se demanda-t-il. »
Il fallait qu’il en parle à Johnny. Il savait qu’il était au parc. C’était toujours là qu’il aimait aller. Mais il devait faire attention.
Quand il y arriva, il ne vit pas Johnny. Il l’appela plusieurs fois. Pas de réponse.
Une main se posa sur son épaule et l’empoigna. Il sursauta en hurlant.
« Je ne savais pas que tu criais comme une fille ! se moqua Johnny.
-Tu m’as foutu une de ces frousses ! Je croyais que c’était...
-Que c’était qui ? McHarrie ?
-Il avait raison ! Tout ce qu’il a dit, c’est vrai. La voleuse d’ombre...
-Je n’aurais jamais cru que tu goberais son histoire.
-Mais ce n’est pas une histoire ! »
Une joggeuse passa à côté d’eux, courant à petites enjambées.
« Le chien de Ford me poursuivait. Il était complètement fou et il...n’avait plus d’ombre ! Je te jure !
-Et il est où ? il n’y a personne ici, à part... »
Johnny commençait à comprendre. La joggeuse ne courait plus. Elle les fixait, froidement. Elle n’avait plus d’ombre, elle aussi. Au loin, on pouvait entendre un aboiement. Zach savait à qui il appartenait.
« Grimpes sur mon vélo, ordonna-t-il à Johnny. Il faut retourner chez McHarrie.
-Tu en es sûr ?
-Tu préfères rester ici ?
-Non ! Vas-y, fonces ! »
Ils venaient d’échapper à la joggeuse, mais le chien était tout près.
La ville était étrangement silencieuse. Même les oiseaux ne chantaient plus. Est-ce que tout Springvalley était contaminé ?

Johnny et Zach avaient distancé une voiture folle, un chauffeur de bus particulièrement sportif pour son âge, le petit Donovan Connelly qui avait perdu son zézaiement et courrait sans chaussures. Puis, il y avait les autres qu’ils ne connaissaient pas (et qu’ils n’avaient pas envie de connaître).
« McHarrie ! hurlèrent-ils en déboulant dans le magasin d’antiquités. Vous êtes là ?
Zach prit soin de fermer la porte à clé. Il ne voulait pas que les autres puissent entrer.
-Je savais que vous alliez revenir, dit McHarrie en sortant de l’arrière-boutique. »
Il tenait entre ses mains le mystérieux coffret. Dehors, les autres s’agglutinaient contre la vitrine, prêts à pénétrer par tous les moyens.
« Vous aviez raison ! Leurs ombres ont disparu ! Je n’aurais jamais dû ouvrir cette boîte.
-Je vous l’avais dit. Il ne fallait pas. »
Ce que les enfants n’avaient pas vu, c’est que McHarrie, lui aussi, avait perdu son ombre.
« Je vais devoir ouvrir le coffret. Vous serez mieux à l’intérieur. »
Zach et Johnny hurlèrent.

Une main arrêta l’enfant qui s’apprêtait à entrer dans l’arrière-boutique.
« Je t’ai reconnu. C’est toi qui a volé un livre, hier. Tu t’appelles Zach, n’est-ce pas ?
-Euh...
-Qu’est-ce qu’il y a ? On dirait que tu as vu un fantôme.
-Non...Je croyais avoir vu de la lumière dans cette pièce.
-Il y en avait. Je viens juste de l’éteindre.
-Je promets de vous rendre le livre.
-J’espère bien ! »

En sortant de la boutique, Zach dit à Johnny : « Si tu savais à quoi je pensais, tu me prendrais pour un fou.
-Mais tu l’es déjà ! »
Et ils éclatèrent de rire.

PRIX

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Diamantina Richard · il y a
Un récit que j'ai pris plaisir à lire. Bon suspens et belle chute qui laisse sa part d'ombre. Bravo
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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Irez-vous faire un tour dans ma forêt d'Emeraude ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Fred Panassac · il y a
Du fantastique faussement bon enfant qui a plus d’un tour dans son sac à malices !
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Patrick Gibon · il y a
ça démarre gentillet puis ripe style remake de "la nuit des morts vivants" version Romero 1968 bien sûr, avec une fin soit trop guimauve pour être vraie, là je serai déçu mais je crois plus retorse en forme de chausse-trappes vers les infra-mondes, me trompes-je, m'sieur Bertrand?
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire dont l'ambiance surnaturelle et fantastique nous fait frissonner !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également en
lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Bruno Malivert · il y a
Jolie variation sur le thème de l'ombre. On en redemenderait presque. Bravo. mes votes. Si le coeur vous en dit ma nouvelle " la voix des ombres" est en lice.
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Chantal Sourire · il y a
Belle atmosphère pour trembler, je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Ginette Vijaya · il y a
Quelle histoire fantastique avec ce je ne sais quoi de surnaturel qui fait trembler !
Merci beaucoup de découvrir mon texte" la fontaine aux bulles " en lice également .

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Utilisateur désactivé · il y a
Belle histoire !
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit qui entraine le lecteur dans un univers plein de surprises à travers les personnages de ces jeunes garçons aux caractères bien campés qui nous embarquent dans cette aventure fantastique nous faisant rebondir de ligne en ligne jusqu'à la fin dans un beau suspens. Voici mes voix.
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