La voiture et la déesse

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En compétition

Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

Chère Françoise,
Lorsque je vous ai vue hier dans la rue, j’en ai été tout chamboulé, comme si on m’avait enlevé une soupape. Vous marchiez telle une Bugatti, avec l’élégance d’une voiture de sport. Le rouge Ferrari de votre robe et le gris Porsche de votre veste s’alliaient parfaitement avec votre carrosserie. Excusez la comparaison, mais je suis un dingue de voitures.
J’ai reçu un choc, comme si je me trouvais au salon de l’automobile devant un nouveau modèle. Aussi, je vous ai suivie jusqu’à votre immeuble, repéré votre boîte à lettres et votre nom. Je vous écris donc cette lettre en espérant que vous me répondiez, sans toutefois y croire.
Une réponse de votre part serait un miracle dans ma petite vie de garagiste.
Mes hommages distingués,
Paul
PS : Trouvez mon adresse au verso

Mon cher Paul,
J’ai bien reçu votre lettre, et j’ai longuement hésité avant de vous répondre, mais j’ai cru deviner une véritable sensibilité derrière vos mots maladroits. La métaphore automobile que vous avez filée, loin de me troubler, m’a touchée, bien qu’en la matière, je ne sois pas une spécialiste, n’ayant même pas mon permis de conduire.
Dussé-je utiliser une métaphore à mon tour, je m’autoriserais celle de la bouteille à la mer. Certes, votre missive ne se trouvait pas dans un flacon en verre, mais peut-être était-elle dissimulée dans celui de votre timidité. Vous auriez pu m’aborder sous un prétexte futile, mais vous avez préféré me contacter comme autrefois, à l’instar d’un véritable gentleman.
Aussi, est-ce avec beaucoup de curiosité que j’attends votre prochain envoi, sachant que, pour l’instant, je me contenterai de seuls échanges épistolaires.
Je vous prie de bien vouloir agréer mes salutations les plus amicales.
Françoise

Chère Françoise,
Quand j’ai ouvert votre lettre, je n’en ai pas cru mes yeux ! Elle m’a répondu ! J’ai pas tout compris tout de suite, et j’ai dû aller chercher mon copain Larousse pour piger votre prose. Ainsi, je ferais des métaphores, sans le savoir ! J’ai eu aussi un gros problème avec « dussé-je », ne me souvenant pas d’un truc comme le subjonctif ! Faut qu’je fasse des progrès, si je veux vous séduire !
Comme vous avez l’air d’aimer les bagnoles, je vais rester dans l’idée. Vous m’faites penser au dernier modèle que l’on attend dans les garages, après n’avoir aperçu que des photos. En fait, comme je ne vous ai vu que pendant pas longtemps, c’est comme si je ne conservais en moi qu’une image. Celle d’une voiture racée, aux chromes brillants, et à la carrosserie aérodynamique. Je crois même deviner que celle-ci cache, sous le capot, un V8 aussi puissant que silencieux.
Aussi, j’aimerais vachement transformer la photo en réalité, pour vous placer dans mon garage au meilleur endroit. Quand pouvons-nous nous voir ?
Dans l’espoir,
Paul
Mon cher Paul,
À mon tour d’avoir fait un petit tour sur Internet pour apprendre ce qu’était un V8 ! J’avoue ne pas avoir été déçue, puisque j’ai compris qu’il s’agissait d’un moteur à 8 cylindres répartis en forme de V ! J’ai même appris qu’il – je cite – offrait un couple important à bas régime ! Assertion qui m’a plongée dans un abîme de réflexion dont je n’ai pas encore trouvé l’issue.
Je ne suis pas prête pour que nous nous rencontrions tout de suite, et d’ailleurs, le serais-je un jour ? D’ici là, il me serait nécessaire d’accroître ma culture automobile, sous peine que notre conversation ne se tarisse comme un puits asséché ! Aussi ai-je acheté des magazines spécialisés dont la lecture, je dois l’avouer, me laisse un peu pantoise. Voire, à côté de la route !
Pour l’instant, je préfère garder de vous l’image de cet homme que j’ai entraperçu en ouvrant la porte de mon immeuble, et dont le visage m’a paru affable et bienveillant.
En attente de vous lire,
Votre dévouée Françoise.

Chère Françoise,
Il est vrai que j’ai l’habitude de foncer, de ne pas rester en première, mais de monter dans les tours jusqu’à flirter avec la zone rouge. Avec vous, il va falloir que je prenne une boîte automatique et que j’y aille mollo sur l’accélérateur ! Dans les descentes, je mettrais le frein moteur pour vous emmener piano pianissimo dans l’endroit qu’il vous plaira.
Vous dites ne pas désirer me voir bientôt ! Quelle en est la cause ? Ce sont peut-être mes mains de garagiste pleines de cambouis qui vous rebutent. À moins que ce soit mon odeur d’huile de vidange ! Mais, rassurez-vous, le soir après le turbin, j’me lave pour être aussi nickel qu’une voiture qui sort de la chaîne. J’allais dire une pucelle, mais je me suis repris, car il fallait que je ne file qu’une seule métaphore à la fois.
En espérant que vous allez m’ouvrir votre porte, à défaut de votre cœur
Votre Paul.

Mon chez Paul,
Je crains que vous vous fassiez des illusions sur mon compte. Si, par hasard, je vous ouvrais ma porte comme vous dites, j’ai peur que vous tombiez de haut. Que vous ratiez un virage pour choir dans le ravin de votre désillusion. Que vos freins ne lâchent au pire moment, si je puis m’aventurer sur un terrain métaphorique aussi dangereux.
Voyez-vous, mon cher Paul, si ma carrosserie comme vous le prétendez s’apparente à celle d’une automobile, une voiture ou une bagnole, je redoute que le reste ne puisse être qualifié que d’engin, de tacot ou de véhicule ! Car, et vous l’aurez peut-être deviné à partir de mes choix sémantiques genrés, je ne suis pas une femme, mais un travesti.
Désolé, mon cher Paul de vous avoir conduit sur une voie de garage, mais j’espère vous avoir fait rêver quelque temps. Désolé aussi de n’être pas le modèle que vous appeliez de vos vœux, mais seulement un véhicule hybride, sans que l’on sache s’il marche à la voile ou à la vapeur !
Je vous embrasse malgré tout,
François.

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Willy Boder · il y a
J'ai adoré le dernier virage.
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Gina Bernier · il y a
Trop bien cette histoire...Un aller et retour de lettres qui se termine contre un mur
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Gérard Muller · il y a
Merci Gina. Peut-être y-a-t-il une petite fissure dans le mur !
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Claudine Rêve · il y a
Une fin amusante !! Une queue de poisson si on peut dire .
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Gérard Muller · il y a
Merci Claudine. Ou une queue de poisson !
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Laurent courdavault · il y a
Paul a du être un peu "dérouté" par la dernière missive..
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Gérard Muller · il y a
Oui, de quoi faire un tête à queue ! Merci pour le commentaire.
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Fabienne Luisa · il y a
J'ai apprécié comment vous mélangez les genres. Une belle montée en puissance mais a calé trop vite de façon très inattendue!
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Gérard Muller · il y a
Difficile de démarrer en côte ! Merci pour le commentaire
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Joëlle Brethes · il y a
Paul a-t-il pété un câble à la lecture de cette "terrrrrrible" nouvelle ? ;)
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Gérard Muller · il y a
Certainement, ou alors il a fait une sortie de route !
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Eva Dayer · il y a
Un échange spirituel entre gens de bonne composition ( ?)
Je voudrais croire qu'il en soit ainsi dans la réalité ...

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Janne Perrot · il y a
Très drôle ! Je ne m'attendais pas du tout à la chute :)
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Albane Charieau · il y a
il y a comme un problème de direction.
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B Marcheur · il y a
(Clin d’œil à un film célèbre) "Nobody is perfect" mais votre texte est bien sympa.

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