La vitrine de la pâtisserie

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Lucien était âgé. Les années passant, il avait pris tranquillement tous les avantages de la vieillesse. C'était l'envahissement des maux en tout genre, les insomnies, le corps douloureux, les oublis de la mémoire...Bref, la fatigue du corps et de l'esprit qui petit à petit devenait son ennemi intime. Mais malgré ces faiblesses il n'était pas fatigué de la vie, pas encore.


Lucien gardait de sa jeunesse le goût des femmes, celles qui restent toujours jeunes et jolies. La sienne, Suzanne était morte il y a neuf ans déjà. Mais quand elle est partie, elle était vieille et toute flétrie, plus jolie du tout. Lucien n'avait pas manifesté de réel chagrin. Après tout, de son vivant, Suzanne lui avait fait plutôt de l'ombre. Maintenant voilà qu'il était libre de conquérir ces jeunes femmes tant convoitées.


Tous les après-midi, Lucien descend en ville, l’œil vif, le pas guilleret. Il connaît le chemin par cœur. D'abord la maison d' Emilie, cette jeune et riche héritière. Avec un peu de chance elle serait dans son jardin, bronzant au soleil. Il pourrait la saluer de la main même si elle n'a pas encore répondu à ses avances. C'est vrai, elle n'a que trente-deux ans, Lucien ne fait pas partie de son imaginaire. Mais il y croit quand même, enfin il n'y croit qu'un peu.


Aura-t-il plus de chance en passant devant l'abri bus ? Il pourrait y croiser Eva, cette jeune réfugiée. Mais bon, c'est vrai qu'elle est jeune mais surtout réfugiée. Sans doute traumatisée par ses anciens tortionnaires et Lucien n'a pas pour vertu d'être fin psychologue.


Puis il longe l'école maternelle. Marion la jeune institutrice a l'air bien occupée avec tous ces marmots. Peut-être est-elle déjà mariée ? Elle voudrait bien de moi à raison d'engendrer quatre ou cinq enfants. Non, une institutrice ce n'est pas une bonne idée.

Avant d'arriver au centre ville, Lucien s'accorde une pause café, au « Trente » qui dégorge de jeunes filles et jeunes mecs croulant sous une musique de dingue. Lucien a bien repéré quelques jeunettes mais s'il faut les assaisonner avec cette musique de sauvages, il abdique.


Malgré tout, Lucien croit en lui. On le disait séducteur à trente ans, charmeur à cinquante, toujours en forme à soixante et là, à soixante-seize ans on dit qu'il est le plus jeune et le plus séduisant des papys. En pensant à sa jeunesse, Lucien se sourit à lui-même, puisque personne ne lui offre plus de sourire.


Il en est sûr, il va rencontrer la femme de sa vie. Suzanne est tombée définitivement dans les oubliettes. Il redresse la tête, ses pas sont plus assurés, il fait le beau, encore plus beau que tout à l'heure. Car c'est la dernière étape. Il traverse la place allègrement, le sourire aux lèvres. Comme tous les jours, il s'approche de la pâtisserie. Et comme tous les jours, derrière la vitrine, il regarde avidement la pâtissière. Elle est jeune, de beaux cheveux bouclés, les lèvres roses, elle porte une belle robe ( pas ces affreuses fripes que portaient Suzanne). Il lui sourit à travers la vitre. Mais comme chaque jour, elle garde son visage fermé. Lucien ne désespère pas. Un autre jour peut-être le charme opérera.


Avant de rentrer chez lui, il baisse les yeux et colle son visage contre la vitre. Des gâteaux aux fruits, à la crème, des éclairs au chocolat, des tartelettes aux fraises, des vacherins, des fondants, des meringues, tous ces gâteaux bourrés de sucre qui lui font envie. Un dernier regard vers les pâtisseries, un ultime clin d’œil vers la jeune femme. Lucien ne sourit plus. Il est diabétique et il est vieux.

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Clarajuliette · il y a
oui, je crois que la charcuterie ne sera pas autorisée! lol
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M. Iraje · il y a
Finalement, il me reste de l'espoir. Je préfère la charcuterie ☺☺☺