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La ville plastique

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Fionavanessa

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Mon cœur saigne et ce depuis des semaines.

Mais ce soir, j'allume ma télé, je découvre le reportage "la Ville Poubelle", ou la décharge africaine géante qui sévit depuis des lustres et maintient en vie un million de personnes dans les bidonvilles kenyans. Et mes yeux coulent, amers.

Ce samedi, j'ai fait ce que je fais depuis vingt-cinq ans ; quand l'horreur de ma situation personnelle se fait trop insistante. Je pars dans mon îlot de décompression, je largue mes amarres pour explorer l'Emmaüs de Pau. L'endroit où mes petites misères et grands désarrois pèsent moins lourd à la découverte d'un égouttoir de cuisine, d'une étagère à trois sous, d'une veste sport pour mon dernier, d'un livre à lire dès que j'en aurais le temps.

Ici, personne pour me faire honte et me laisser sans voix. Je suis un ver de terre parmi les autres, qui explore les chiffons, les objets les plus hétéroclites, qui réveillent mon imagination et mettent mes souffrances à marée basse.

Depuis des années, je recycle. Pour créer avec les enfants, améliorer mon intérieur, pour rassembler le résidu de mes achats, à acheminer vers la déchetterie locale. Mais ce soir on me montre la recyclerie bancale des kenyans les plus démunis et l'effroi me prend. La Ville-Poubelle fait vivre un million de personnes, ai-je entendu.

Le butin : des sacs plastique. Des têtes de poisson. Ces chiffonniers se battent parfois à mort pour une zone de déchets. Un coup de machette suffit.

Là-bas, l'école sauve des vies. A raison d'un repas chaud par jour. Alternative au thé et au pain dur de leur petit déjeuner. Pour les enfants dont les parents parviennent à mettre de côté l'argent pour aller à l'école.

Deux de mes quatre enfants font des études supérieures. Les derniers sont encore à l'école primaire. Et même si ça se chamaille à la cantine le jour des frites, ils mangent, ils apprennent, ils ont leur part d'enfance. Je suis sûre que l'acharnement de ces mères chiffonnières, dont beaucoup sont veuves, pour scolariser leur famille, résonne en vous.

Même si vous n'avez jamais arraché de pissenlits sur le bord du chemin pour vitaminer votre dîner. Je me souviens d'un temps où je vivais ainsi. Même si vous n'avez pas à compter le nombre de repas possibles avec ce qu'il reste dans vos placards, avant la prochaine paye. Je sais comme parfois la frontière qui me séparait de la précarité a pu être fine.

Mais ce soir, mon coeur saigne. Vous pouvez rire de mes sentiments. Je pleure de vivre dans le même monde qu'eux et de pouvoir si peu. Je pleure quand on interviewe le petit orphelin. Il a commencé à la décharge à cinq ans. L'âge où mes petits élèves apprennent les bases du lire-écrire-compter. Il a appris le deuil, la débrouille et la puanteur. Mais il n'a toujours pas désappris le beau et s'émerveille avec une palette de peinture qu'il a trouvée. Le beau est partout. Même pour un enfant qui trône sur un tas d'immondices de deux hectares, et admire un instant les pastilles de couleur. Il voudrait devenir pilote. Son regard est vif. Mais il ne peut accéder au luxe de l'école.

Lorsque j'étais jeune fille, et n'avais pas cinq bouches à nourrir, je fus marraine d'un petit kenyan, Emilio. Il est allé à l'école parce que de l'argent a été partagé pour lui. Pour combien d'autres qui n'eurent pas la chance d'une main tendue outremer. Pourquoi est-ce moi, petite mère de famille qui ressens de l'empathie pour ces gens, en détresse, en manque de vivres, en déficit de vie ? Le pouvoir étiole-t-il les cœurs ? Est-ce que les dirigeants ont vraiment les mains si liées par des intérêts qu'ils détournent le regard des bidonvilles de tous ces vivants à moitié morts ? Sont-ils si obligés de se terrer dans la non-décision et de siéger les bras ballants?

J'ai la foi en la force d'un ricochet. Je ne sous-estimerai pas une goutte d'eau dans l'océan. Ni l'instinct de survie qui leur fait compter inlassablement le nombre de sacs plastique ramassés, lavés, séchés, revendus. Un petit geste, une lueur de conscience, peut ricocher, émettre des cercles de plus en plus grands, jusqu'à toucher l'autre rivage, et en adoucir quelque peu l'amertume, comme le ferait une note de musique se propageant dans le silence pour atteindre une oreille.
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Elena Hristova · il y a
un texte très émouvant et percutant qui donne matière à réfléchir et à agir.
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