La ville était en liesse

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Sélection Public

Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

Image de Été 2018
La ville était en liesse. La foule tout autour qui exultait. Sur la place un orchestre jouait des airs de java et de musette. L’exubérance d’un faux bonheur trop longtemps contenu. Comment pourrais-je oublier alors que j’étais là, au milieu de ces rires, de ces visages qui rayonnaient, de ces gens qui s’embrassaient ? Le soleil était haut dans le ciel et me faisait cligner des yeux.
Mais la guerre ne fait que des perdants. Tous ceux qui riaient, dansaient, saluaient les libérateurs avaient tous des cicatrices bien enfouies, des fantômes qui hantaient déjà leurs chemins et continueraient à effleurer les jours à venir, des proches partis pour ne plus revenir. La guerre ne laissait derrière elle qu’un long sillon carmin, des sanglots étouffés dans la douceur d’un soir d’été, des regrets infinis de ne pas avoir su trouver les mots quand il était encore temps alors qu’en cet instant les cendres froides ne réchaufferaient plus jamais les cœurs meurtris. J’étais là et toi aussi. J’étais là et je n’ai pas oublié.

Comme je suis là aujourd’hui. Face à toi en train de te réveiller doucement. Je n’ai pas oublié. L’oubli est quelque chose qui m’est interdit. Tout serait tellement plus simple autrement. Gommer les jours qui nous encombrent. Effacer d’un coup de chiffon sale les heures indécentes, la glu du passé qui nous colle à l’âme et fige nos souvenirs monstrueux. Mais tout cela est impossible. Je le sais.
Tu ouvres les yeux.

— Putain, qu’est-ce que je fous là ?

Ta voix est pâteuse. Tu as la mine défaite. La vie est une défaite. Tu faisais plus le fanfaron hier soir quand tu as cru que j’étais une proie facile. Cette rencontre que tu croyais guidée par le hasard. Ces verres enfilés à la terrasse de ce bistrot. Le dernier que je t’ai proposé chez moi où tu t’es affalé comme une masse. Faut dire que j’y avais mis la dose.

— Mais réponds bordel !
— Alors comme ça tu ne te souviens plus de rien ?
— T’es complètement folle ou quoi ? Allez détache-moi.

Je caresse de la main la longue paire de ciseaux effilés. J’aime l’idée que tu es entièrement à ma merci. Je crois que je souris. Oh pas un signe de joie, un rictus plutôt, une grimace mauvaise. Désolé, c’est tout ce que j’ai en réserve. Pour toi, cela suffira amplement.

— Je vais te couper les couilles.

Tout à coup, tu ne sais plus quoi penser. Je vois la trouille au fond de tes pupilles. Elle s’incruste, doucereuse. De petits éclats de pure peur qui brillent comme des diamants. Est-ce que je vais passer à l’acte ? Tout de suite ou est-ce que je vais te faire attendre un peu ?

— Merde mais qu’est-ce que je t’ai fait ?

Qu’est-ce que tu m’as fait ! La ville était en liesse. Toi tu étais du bon côté, résistant de la dernière heure, planqué tout ce temps dans les jupes de ta mère. Marché noir et sans doute pire. De braves gens, serviles et opportunistes. Passé dans le camp des vainqueurs quand le vent avait tourné. La foule tout autour qui criait. L’orchestre. Comment pourrais-je oublier ?
Je m’approche de toi, les ciseaux bien en évidence. J’empoigne ta tignasse et tire ta tête en arrière. Une première mèche tombe, puis une autre et une autre encore.

— A l’aide, à l’aide !
— Tu peux crier autant que tu veux, personne ne t’entendra ici, c’est bien trop isolé.

Je t’ai reconnu la semaine dernière. Comment oublier ton visage ? Visiblement ce n’était pas réciproque. Il faut dire que j’ai changé depuis et que ce jour-là je ne ressemblais pas à grand-chose. Moi et les autres filles. Debout sur cette plate-forme de camion. La ville était en liesse. La foule criait. Des injures, des crachats.

Non mais je rêve, tu as pissé dans ton froc, toi le héros de la libération. Du courage, tu en avais pourtant pour nous tondre devant la populace revancharde. Tu y avais mis du cœur à l’ouvrage. Blouse arrachée, ma poitrine à l’air, ils en avaient pour leur argent. Et la blondeur de mes cheveux moissonnée. Chaque poignée qui tombait levait son lot de vivats. Ma honte bue, gorgée après gorgée. Et ensuite quand tu les as laissé se défouler un peu sur mon corps humilié, tu as oublié ?

Moi pas, je me souviens encore et encore du fruit de cet amour interdit perdu dans un flot de sang noir. Je me souviens de Hans, abattu par les tiens chez moi, alors qu’il n’aspirait qu’à une chose : se rendre, effacer à tout jamais cette folie meurtrière qui avant embrasé le monde. Il n’avait rien d’un nazi. Non, il était juste du mauvais côté. L’amour ne porte pas d’uniforme, il n’a pas de drapeau, pas de pays, pas de frontière. Mais comment tu pourrais comprendre ça, toi le couard, juge et bourreau.

Pas de ville en liesse. Pas d’orchestre, pas de java ni de musette, pas de vivats, pas de foule écumante quand ta dernière poignée de cheveux tombe. Juste toi et moi. Je te regarde une dernière fois avant de couper tes liens. Tu peux t’en aller, avec ta tête rasée, ta laideur. Fous le camp avant que je ne change d’avis. Fous le camp avec ton pantalon souillé, avec tes faits de gloire et tes mensonges.

Moi je reste avec mes souvenirs.
Avec Hans et cet enfant qui aurait pu naître.
Avec cet avenir éteint.
Je ne me sens même pas mieux.

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Bravo!
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Potter · il y a
Très belle oeuvre !!!!! mes voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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André Page · il y a
Bravo Michel, un texte profond et important.
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Moniroje · il y a
résistants de la dernière heure... il y en eut tant paraît-il...
Un beau texte pour ces femmes huées et maltraitées

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Noël Sem · il y a
Mes voix pour ce texte dur !
Je profite de mon passage pour vous inviter à soutenir mon "Papy Rolling Stones" dans la dernière ligne droite du Prix d'été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mon plein soutien en finale !
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Aurélien Azam · il y a
Un texte au sujet très fort, porté par des personnages émouvants qui participent à raconter leur Histoire par leurs histoires dévoilées. Très joli jeu sur la perception de cette ville en liesse.
Merci pour ce texte, Michel !
Dans un autre contexte, mon très très court "Gu'Air de Sang" est actuellement en finale du Prix Court et Noir ! Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller le lire et le commenter, j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Corinei · il y a
mes voix le maxi bonnes chance
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Virgo34 · il y a
Je re, bonne chance.
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Yoann Bruyères · il y a
Un texte fort et dur, bien écrit, très bien mené, lent comme "l'avenir éteint" de la narratrice. Un sujet que je ne connaissais pas avant de lire "Je vous écris dans le noir". Et pourtant, quel sujet ! Merci pour ce texte !

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