La vieille dame en bleu

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Je regardai l’eau. Si agitée, avec ses vagues puissantes qui allaient et venaient, comme insatiables. Elle semblait vouloir s’échapper de son nid pour venir vivre au creux des rochers qui la retenaient malgré son poids.
Le temps était lourd, et j’entendais l’orage qui grondait au loin.

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Quatorze secondes. Il devait être à Monterosso.

J’avais découvert les Cinque Terre à vingt-six ans. Un voyage sur un coup de tête qui m’avait amenée à regarder la mer un soir de juillet en me demandant comment j’en étais arrivée là. Il avait fallu que je parte, que je m’échappe de cette personne que je ne reconnaissais plus. Que je m’échappe de moi-même.
J’avais pris un billet d’avion, un ordinateur sous le bras, et j’avais décidé de partir pour quelques temps ; écrire, faire le point.

C’était il y a six ans. Et je n’étais jamais revenue.

Certains diront qu’il s’agissait d’une fuite.
Le bleu de l’eau et les couleurs des façades des maisons ont été ma thérapie. Des aplats de couleur salvateurs pour réapprendre à vivre seule, et reprendre ma vie en main, après des années à me perdre dans ma tête.

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Neuf secondes. L’orage se rapprochait, me faisant frissonner à chaque fois que le vent venait s’engouffrer sur le port de Vernazza.
La première fois que j’avais posé les yeux sur les maisons colorées de l’un des villages des Cinque Terre, la beauté de l’endroit m’avait fait oublier les raisons de ma présence. Et puis je l’avais aperçue. Une vieille dame qui portait un chandail bleu, malgré la chaleur ambiante. Elle était assise sur un banc, face à la mer, et semblait fixer l’horizon, sans ciller. Je n’oublierai jamais l’expression sur son visage. Elle me rappelait... moi. Un visage perdu, par lequel la tristesse était passée et avait laissé des traces que rien n’efface. Elle semblait perdue, entre deux endroits, incapable d’avancer ou de rattraper le passé.
J’avais loué un appartement au dernier étage d’un immeuble branlant dont le parquet grinçait à chaque pas. Mais pour la première fois, je me sentais là où je devais être. Je savais que ce serait ici que je réglerai ce que je devais régler.
Pendant des plusieurs semaines, je m’étais rendue sur le port, sur le banc voisin de celui sur lequel était assise la vieille dame. Je la regardais du coin de l’œil, fixant l’horizon. De temps en temps, elle fermait les yeux, comme si elle espérait que, lorsqu’elle les rouvrirait, elle aurait trouvé ce pourquoi elle était là.

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Six secondes. Ça n’allait plus tarder désormais.
Un jour, alors que j’écrivais sur mon banc habituel, la vieille dame m’avait parlé, sans même détourner le regard :
— Vous savez, le chagrin est comme la mer, il finit toujours par se calmer.

Je l’avais regardée, bouche bée. Incapable de prononcer quelque mot que ce soit. Elle avait finalement tourné la tête pour me regarder droit dans les yeux, et avait souri. Un sourire timide, mais chaleureux, empli d’empathie et de compréhension.
Elle s’appelait Agnese et venait sur ce banc depuis trois ans, tous les jours, qu’il pleuve, qu’il vente, touristes ou non.

Elle ne m’a jamais raconté son histoire.

Chaque jour, on parlait de la vie, de nos voyages, de nos expériences. Parfois, on ne parlait pas du tout, mais cela n’avait pas d’importance. Les silences étaient tout aussi bénéfiques et appréciés que nos longues conversations.
Agnese était le soutien dont j’avais eu besoin tout ce temps, sans jamais le savoir. Cette main tendue qui m’aiderait à tourner la page, à faire le deuil d’un amour passé qui m’avait changée profondément.
On partageait parfois des viennoiseries que l’une de nous ramenait de la boulangerie du village, encore chaudes et parfumées de la fournée de laquelle elles sortaient à peine.

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Quatre secondes. Les volets mal accrochés claquaient sur les façades des maisons, les lumières extérieures vacillaient. Les barques se faisaient malmener au rythme des vagues qui semblaient se préparer à accueillir l’orage qui ne tarderait désormais plus, plongeant tout le village dans une atmosphère inquiétante, mais paisible.
Quand j’avais posé le pied à Vernezza, jamais je ne pensais faire une rencontre qui changerait à nouveau ma vie et qui me permettrait de panser une plaie que je pensais trop profonde pour cicatriser.

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Un éclair immense traversa le ciel, éclairant le village comme en plein jour. Je regardai le spectacle avec un regard d’enfant. Mes yeux étaient humides, entre larmes et gouttes de pluie. Je posai les yeux sur la pierre tombale sur laquelle était gravé le nom d’Agnese ainsi que ses années de naissance et de disparition.
Et ces mots, qui résonnent encore dans mon esprit à chaque fois que mon regard se pose sur l’eau : « Le chagrin est comme la mer, il finit toujours par se calmer. »

Je murmurai un « Merci Agnese », la gorge serrée, avant de regarder une derrière fois la mer, et de quitter Vernazza pour me rendre à l’aéroport.

Il était temps de rentrer.

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