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La vie tout simplement.

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Agnès BERGER

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Samedi 04 avril 2015, c’est le jour où ma vie a basculé. Une vie construite à partir de rêves, engoncée dans la routine de mon quotidien.
Ce matin là, je mettais une dernière touche aux préparatifs d’un week-end de pâques qui s’annonçait festif. J’étais dans une petite bulle de bonheur.
C’est alors que la sonnerie du téléphone me fait redescendre sur terre. Un appel, dont le numéro inattendu s'affiche sur le cadran, lorsque je réponds, l’angoisse me serre la gorge. Le médecin du SAMU, me parle de résultats sanguins. Qu’il faut que j’aille aux urgences, que mon taux d’hémoglobine est anormalement bas. Je raccroche, tremblante, ses mots tournent en boucle et se bousculent dans ma tête, le ton grave de la voix de l'urgentiste m’inquiète, je pense à mes enfants, je ne peux pas ignorer son conseil.
Dans le jardin, mon mari profite de la douceur du soleil. La lumière joue dans ses cheveux argentés, il semble heureux. Je m’approche, lui souris, puis lui explique, son regard se durcit et s’assombrit, incrédule.
J’arrive aux urgences dans ma robe de fête, les patients me regardent intrigués, j’ai l’impression d'être une usurpatrice dans cet univers de souffrance et de maladie. Je ne ressens aucune douleur, mais l’infirmière me prend en charge immédiatement et me place sous oxygène. Mon mari me glisse dans la main son téléphone portable. Le contact du petit rectangle de plastique froid me donne du courage, il m’empêche de perdre pied.
Les examens s’enchainent. Un électrocardiogramme qui indique une tachycardie, une prise de sang dont il faut attendre les résultats avant de lancer de nouvelles analyses. Une radio, un scanner, puis une échographie qui indique une tache sombre, anormale au niveau de l’utérus. Le médecin décide de me garder à l’hôpital pour le week-end.
Après le brouhaha et le tumulte des urgences, je me retrouve seule dans une chambre aseptisée qui sent l’hôpital. J’attends des heures interminables en ressassant de sombres pensées, j’ai envie de pleurer.
Mes enfants m’appellent, inquiets, puis viennent me voir à l’hôpital et s’amusent à monter et descendre sur le lit avec la télécommande. Ils ne comprennent pas la gravité de la situation.
Je passe quatre longs jours, interminables avant de savoir ce qui m’attend, puis un médecin m’explique enfin qu’il faut faire des prélèvements et des analyses encore, de ne pas m’inquiéter, c’est peut-être un cancer ou peut-être que ce n’est rien de grave. Il n’en sait rien.
Dans le doute, je choisis la deuxième possibilité et je continue à vivre comme si rien ne s’était passé.
Les ponts de ce mois de mai 2015 sont interminables et rallongent d’autant le rendu des résultats. Je patiente, à la fois pleine d’espoir et de désillusions.
Puis le matin tant attendu arrive enfin. Le gynécologue m’a donné rendez-vous à huit heures. J’arrive en avance et me perds dans les couloirs sombres de l’hôpital. Je suis la première dans la salle d’attente qui se remplie peut à peut de futures mamans. J’ai un peu honte d’être assise alors que des jeunes femmes sont là, debout, attendant leur tour. Je baisse les yeux, évitant de croiser leur regard. Puis le médecin arrive avec trois heures de retard, une multitude de dossiers glissés sous le bras, sans un mot d’excuse, il m’appelle. L’ordinateur s’allume, lentement, interminablement. Il n’a pas encore regardé mes résultats et nous les découvrons ensemble comme il dit d’un ton enjoué, inhumain, dénué d’empathie. Il imprime une feuille dont les mots sont à moitié effacés, il va devoir changer les cartouches pour la prochaine fois.
Il lit d’une voix mécanique, rompue à ce genre d’exercice. Il parle de carcinome et de grade. Je ne comprends pas tout, j’ai l’impression que le monde s'effondre autour de moi, que ma petite vie bien tranquille est en train de s’écrouler. Il va falloir planifier une opération pour enlever l’utérus. Puis il sort un carnet de croquis et arrache une feuille sur laquelle apparait un ventre avec son contenu, effrayant de réalisme. Il griffonne dessus l’endroit qu’il va enlever. Il se lance dans des détails techniques que je n’écoute plus, je ne pense qu’à une chose : comment peut-on vivre sans utérus. Je ne souhaite plus avoir d’enfants, mais cela est quand même dur à encaisser d'imaginer l'amputation d’une partie de mon corps.
Je pleure en silence, dans l’obscurité de mes nuits sans sommeil, en pensant à la mort. Le week-end précédant l’opération, nous allons au bord de l’océan, la douceur de l’air et l’odeur des embruns me font du bien, éclipsant pour quelques instants l’appréhension des heures douloureuses qui m’attendent.
Un mois après l’opération, je revois le gynécologue. Il a réuni, suivant le protocole une assemblée de spécialistes, qui ont statué sur mon cas. Les résultats sont satisfaisants, il me faudra néanmoins subir deux séances de curie thérapie, rien de bien contraignant. Je pose une question sur une phrase qui m'interpelle, elle sera pour moi lourde de conséquences, mais je l'ignore à ce moment-là. Le médecin me rassure et c’est le cœur empli de joie que je quitte l’hôpital.
Ce bonheur simple mais éphémère ne dure pas, de retour à la maison, le chirurgien m’appelle. Il s’est trompé, il a mal lu les résultats, il faut une deuxième opération, il a d’ailleurs tout planifié, jusqu’à la date. J’ai l’impression que ma vie s’écroule comme un château de sable emporté par la marée.
C’est à nouveau l’hôpital, les heures de souffrance et de doutes, dans la chaleur moite d’une chambre infestée de moustiques. Un retour à la vie, difficile, insipide, je vomi tout ce que je mange et bois. A nouveau les urgences, avec une sensation de soif que rien ne peut éteindre, une perfusion pour me réhydrater. L’envie de tout arrêter et de me laisser attirer par le côté sombre. Je vois alors le visage de mes enfants et de mon mari, leurs mots simples et inquiets, leurs paroles d’encouragement lorsque j’arrive à garder un peu d’eau ou de nourriture. Chaque jour est un combat pour la vie. Je me raccroche à l’envie de les voir grandir à mes côtés. En septembre, je reprends mon travail, contre l’avis de mon médecin. Mais j’ai besoin de me sentir vivante, d’occuper mon esprit. Chaque soir, je me rends à l’hôpital pour des séances de radiothérapie, je suis toujours dans les dernières à passer, cela me permet d’y aller après mon travail, sans que mes collègues n’en sache rien. J’ai l’impression d’être normale, d’exister. Après chaque séance, j’ai des nausées et je vais souvent me coucher sans parler et sans manger, attendant que le sommeil de la nuit apaise mes douleurs.
Cela fait quatre ans à présent que j’ai vécu cet enfer. Me reconstruisant peu à peu.
A ce stade, je ne crois pas que l’on puisse encore parler de rémission. Mais je suis toujours en vie, près de ma famille. Nous avons eu des hauts et des bas, des non-dits, des paroles regrettées comme tout un chacun. Mais cela m’a appris que « la vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe, c'est d’apprendre à danser sous la pluie. »

PRIX

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Virgo34 · il y a
Les mauvais moments de la vie, comme on en a tous, plus ou moins graves. Le courage de l'héroïne, dans cette terrible confrontation avec la maladie, est remarquable et on se réjouit de sa victoire.
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El bathoul · il y a
Merci pour ce texte!
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Odile · il y a
Je suis impressionnée par ce témoignage et ce courage
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Agnès BERGER · il y a
Merci Odile.
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Chantal Sourire · il y a
Courage et détermination, bravo !
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Agnès BERGER · il y a
Merci Chantal pour votre soutien.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quel courage !!!
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre lecture.
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Agnès BERGER · il y a
Merci Ginette pour votre soutien.
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Ginette Vijaya · il y a
Un beau récit pris sur le vif . On accompagne le personnage dans ce chemin de la maladie en apprenant à découvrir une maladie dont on ignorait au départ la physionomie .