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La véritable histoire du Petit Poucet

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Maour

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FINALISTE
Sélection Public

Y avait une fois où mon père, bon homme qu'il était, coupait le bois que maman l'avait envoyé quérir. Oh, il ne se plaignait guère de cette besogne, n'en connaissant point d'autre et l'hiver approchant, c'est en sifflant qu'il revenait à la maison nourrir les flammes dans l'âtre brûlant du foyer qui m'a vu naître. Je ne suis point conteur et crains fort que mon récit ne soit embarrassé de maintes manières, mais l'histoire qui va suivre devrait intéresser la Royale Oreille de Sa Majesté.

Ce soir-là, maman avait préparé un bon gâteau à la mode du pays. Vous pensez si nous étions contents moi et mes six frères. Quand j'ai eu mangé ma part, elle m'envoya coucher et dit à mon père de lui masser les pieds qu'elle avait tout fourbus. Le bougre s'exécute tandis que mes frères, toujours à chahuter, souffraient les coups de martinet que MATER s'appliquait à donner.

"Il te faut dormir maintenant", chuchotait papa m'étant monté voir comme à son habitude après s'être acquitté de ses tâches. Ma petite taille lui causait bien du souci. Il se persuadait qu'en dormant plus je finirais par grandir et réprimandait mes frères qui, une fois envoyés au lit, me rendaient les coups reçus de mère. Nous l'entendions meugler depuis en bas des mots plus tranchants que la hache du vieux qui s'empressait de redescendre, croyant pouvoir calmer le dragon qui m'a insufflé la vie. Une heure avait passé quand, ne parvenant à m'endormir, je glissai hors de ma couche à la recherche de papa que je surpris en pleine conversation avec maman:
"Ah! Marguerite, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants? - Tu vois bien que nous ne pouvons plus les nourrir. Saurais-tu les voir mourir de faim devant tes yeux? Mon Guillaume, nous devons les mener perdre demain au bois, ce qui sera aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient." Il est vrai que le pain se faisait rare à cette époque. Mon père se fit une raison. Maman a encore aujourd’hui le don de se faire obéir. Heureusement pour nous la situation a changé, et l’aisance dans laquelle je l’ai installée me vaut sinon sa gratitude, au moins sa reconnaissance.

Je m’excuse pour ces digressions et reviens à mon sujet. Il me fallait échafauder un plan car dans la forêt les loups mangent les petits enfants. Je défends d'ailleurs à mon filleul d'y pénétrer sans torche ! On a tôt fait de se perdre - j'en sais quelque chose. Au crépuscule, tous les arbres se ressemblent. Leurs longues branches couchées sur le chemin vous empêchent d'aller librement et semblent chercher à vous retenir, vous engloutir... et puis il faut compter avec les frimas, les gelées ! Une bonne purée de pois, diable, un brouillard à couper au couteau, ça vous glace le sang. Où en étais-je ? Ah oui, je résolus de me priver du pain qu’on servirait au déjeuner du lendemain afin d’en utiliser la mie qui servirait à marquer le chemin du retour. Je le concède à Son Altesse Royale, ce raisonnement ne suggère ni de près ni de loin une trace quelconque d’esprit en ma personne. Toujours est-il qu’on me félicite d’avoir fait plus tard quelques progrès de ce côté.

Il fallait s’y attendre, des oiseaux mangèrent les bouts de pain. « Que n’ai-je semé de petits cailloux, me dis-je, nous sommes perdus ! » La nuit vint, et avec elle un voile opaque qui termina de nous épouvanter. Les ténèbres nous enveloppaient. Mon esprit s’embrumait, s'abîmait dans de terribles images faites de loups et de créatures démoniaques. J’assurai malgré tout à mes frères qu’ils n’avaient qu’à me suivre, que je saurais bien les ramener au logis. Cela me rassurait je crois, de faire l’important, et prenant plus de hauteur encor je grimpai au sommet d’un arbre d’où je vis une maison qu’il y avait de la lumière. "Nous sommes sauvés", m'écriai-je, persuadé que cette demeure était la nôtre...

En haut de mon arbre, je voyais par delà le tapis de nuages que les sapins perçaient en divers endroits ; mais lorsque je fus de nouveau à terre, je ne vis plus rien : cela me désola. Cependant, ayant marché quelque temps avec mes frères, du côté que j'avais vu la lumière, je la revis en sortant du bois. Nous arrivâmes au pied d'un sinistre manoir. Mes frères n'osaient presque se parler, bien sûr, la maison pouvait appartenir à n'importe qui. Peu me chaut ! Nous échappions à ce dangereux brouillard... Je heurtai la porte jusqu’à ce qu’une bonne femme ouvre et dise en nous voyant : « Qu’est-ce qu’y a ici ? Mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c’est la maison d’un Ogre ? » Elle nous expliqua néanmoins combien il était dangereux de passer la nuit dans la forêt, qu’elle aimait mieux nous savoir à l’intérieur et qu’elle pourrait nous cacher à son mari jusqu’au lendemain matin.

Dans le moment qu’elle nous priait d’entrer j’eus un mauvais pressentiment, mais la chaleur d’un bon feu et le parfum d’un mouton qui tourne tout entier à la broche gagnent le cœur des hommes. « Il y a là tant de viande, reprit-elle, servez-vous mais... Ciel, mon mari ! Le voilà qui revient, ce sont ses pas dans l’allée. Hâtez-vous ! » Quand elle ferma la lourde porte du garde-manger sur nos talons, nous n’entendions plus que sa voix qui disait : « Oui, l’Ogre arrive mes enfants. Mais l’Ogre, c’est moi. »

Si je fis par la suite le travail que vous savez au moyen des bottes de sept lieues, de sorte que ma famille est à présent, louée soit son Altesse Royale, riche au lieu d’être à la misère, c’est que je suis parvenu à m’arracher aux griffes de l’Ogresse et c’est dire que ma ruse dépasse de très loin celle d’une bonne femme. J’ai su si bien faire que cette créature et sa monstrueuse famille ne mangeront plus jamais de chair humaine.

Après qu’elle nous a enfermés avec un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon sanguinolent, l’Ogresse voulut nous dévorer tout à l’heure. Elle mettait la main sur un couteau lorsque son mari, qui n’était pas Ogre, arriva finalement et proposa de nous cuisiner lui-même. Il nous servirait en sauce accompagnés de haricots blancs comme elle aimait :
« Ah, mes gaillards, vous sentez bon la terre. Sachez-le, quoiqu’elle mange de tout, mon épouse raffole des enfants de pauvres qu’elle dévore sans les mâcher, comme ça.
- Quelle chance ai-je d’avoir un si bon époux, si gentil, prévenant et qui connaît mes goûts.
- Va mon amour, nos filles te réclament là-haut. Je vais m’occuper d’eux. »

Pour moi, j’étais saisi de peur. L’Ogresse, ravie de joie, courut annoncer la bonne nouvelle à ses filles que j’eus le plaisir de ne pas rencontrer. Enfin, l’homme approcha son petit œil gris et rond de nos visages, et alors tint des propos surprenants. Il affirmait savoir de bonne part que nos parents devaient se lamenter en notre absence. Il disait encore que sa condition d’époux lui interdisait de nous laisser partir, mais que nous pouvions décemment lui avoir échappé. Là-dessus, l’Ogresse sortit du coin d’ombre où elle attendait : « Voilà donc comme tu veux me tromper, vieille bête ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi », puis elle mangea monsieur qui n’avait pas laissé d’être un fort bon mari jusques à sa mort.

Cette mauvaise femme avait le ventre si plein de lui qu’elle ne se pouvait mouvoir qu’à grand peine et nous attraper encore moins. L’aîné de mes frères me pressait de fuir, souhaitant mettre tout l’espace de la campagne entre les dents de l’Ogresse et sa propre peau. Il consentit cependant à jouer le rôle d’appât en s’agenouillant devant le monstre que je fis basculer d’un bon coup de pied, son corps butant contre celui de mon frère, et de rouler, et de rouler jusques au fond d’un âtre brûlant ! La chose réussit comme je l’avais pensé. Restaient les filles que j’embastillai dans leur chambre. Nous disons « vivre dans ses meubles » à la Cour, n’est-ce pas ? Moi je dis qu’on y meurt aussi bien pourvu qu’on y allume un feu.

PRIX

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Aurélien Azam · il y a
Salut Maour !
Diantre, c'est toujours aussi bien écrit ! Les deux dernières phrases sont particulièrement savoureuses ^^'
Le récit du Petit Poucet est ici d'autant plus intéressant que la version du conte par Charles Perrault laisse au lecteur le choix de la fin qu'il souhaite parmi deux sources différentes : un Petit Poucet escroc ou bien messager entre le roi et son armée. Selon ton texte, la deuxième version semble être vraie... mais on peut raisonnablement penser que la première pourrait l'être aussi, le petit homme a un sacré bagout ^^
Pareil pour le traitement des personnages : les femmes ont pris le pouvoir dans cet version ! C'est à la fois cocasse, et inattendu en terme d'intrigue ; cette version se concentre plus finalement sur la psychologie des personnages que sur les hauts faits du Petit Poucet, bien plus sombres que ce qu'on aurait pu croire.
Le traitement du sujet de la brume est bien trouvé. Il influe sur le décor et les actes des personnages bien sûr. Mais il y a aussi des brumes sur le témoignage en lui-même. Quelles sont les raisons de ces aveux ? Sont-ils réels, partiels, enjolivés ? Les digressions du Petit Poucet laisse à penser que certaines zones d'ombres demeurent... et resteront inexplorées.
En somme : grand bravo !

Si tu manques de lectures, j'ai deux textes en compétition actuellement. J'ai un conte, "Pacha et Rougemaille", qui vient se frotter au Grand Prix d'hiver, catégorie Très Très Court :) Et je participe également à l'Imaginarius 2018 avec "Des places à l'ombre" ; je serai d'ailleurs ravi de te lire sur cette édition du concours ! :D

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Maour · il y a
Salut Aurélien ! Très content de te retrouver sur mon profil :)
Merci pour ce beau commentaire auquel je ne vais répondre que succinctement : le petit poucet a grandi mais il reste l’enfant de sa terrible maman ^^
Je suis désolé de ne ps développer plus, mais c’est une année de concours pour moi et je n’ai absolument pas le temps d’aller sur short. Je vais donc soutenir tes textes mais, tu m’excuseras, je ne vais pas pouvoir les lire...
Je te souhaite le meilleur en tout cas :)

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Aurélien Azam · il y a
Bon courage pour les concours alors :)
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Gérard Aubry · il y a
Dire que c'est un conte pour les petits enfants! Enfin! As-tu lu "Mon dernier saut" ? Tu pourras lire bientôt aussi "Apocalypse" Merci G.A.
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Maour · il y a
J’avais voté ! Je te remercie pour ton message, et te souhaite de belles réussites !
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Jusyfa · il y a
Bonjour Maour,
nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici plusieurs mois,
Aujourd'hui, sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci

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Maour · il y a
Désolé d’avoir raté le rdv Jusyfa, je suis très en retard sur mes lectures ! Merci beaucoup d’etre passée, bon week-end :)
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Kuash · il y a
Quel jolie fin hommage à Brassens... Très beau texte, bravo Maour !
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Car · il y a
Coucou c’est moi !
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Maour · il y a
Coucou Car ! ;)
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Brennou · il y a
Trop tard ! Mais j'aime quant même !
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Maour · il y a
C'est le plus important Brennou, merci !
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André Page · il y a
Mes votes juste à temps :)
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Maour · il y a
Ouf ! ;) merci André...
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J. H. Keurk · il y a
Bonne chance pour la finale.
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Maour · il y a
Salutations LBC !
Bonne semaine :)

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Thara · il y a
J'espère que votre texte ira au-delà de la finale...
+ 5 voix !

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Maour · il y a
Et moi j'espère continuer à recevoir de beaux commentaires comme le vôtre... Merci beaucoup Thara, Merci d'être passée !
Ps: j'ai d'autres textes en compétition ;)
Amitiés

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