La valse de l'homme gris

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Chaque matin le gris recouvre le monde.

Sans conviction, il peigne sa petite moustache, ajuste son costume délavé puis se recouvre de son chapeau melon. La couleur qu'il porte c'est surtout celle que l'on veut effacer. Une pomme lui saute au visage, elle sera son déjeuner. Une pipe qui n'en est pas une à la bouche, il contemple les nuages cherchant la clé des champs. Il avale son café tel un médicament, il noie sa médiocrité.

La tête comme dans un linceul, il se mêle à une foule glaciale et marche d'un pas pressé vers son propre bûcher. Il s'agite, prend des décisions. Il insulte, fulmine jusqu'à ce qu'on lui donne raison. Il vit là-bas mais qu'à demi-moitié. Après tout, c'est dans la gueule du loup qu'on risque le plus de se faire mordre.

Et à présent que le crépuscule approche et qu'il est enfin chez lui, il écoute dans l'obscurité le bruissement de la nuit. Lentement, il retire son masque vide, sans précipitation. Que le rideau tombe chuchote-t-il, le spectacle peut enfin commencer. Bienvenue dans l'empire des lumières.

Les yeux clos il entre dans la danse. Timidement, tendrement, il semble chercher le bon rythme, caresser le sol de ses pas. Ses mains s'éveillent, frappent inconsciemment l'une contre l'autre, battant une mesure de plus en plus rapide. Il tourne, tourne, se balance, convulse et trace des méandres aux creux de ses reins. Peu à peu, des décors, des scènes, des arènes lui reviennent. Il rêve d'insomnies solitaires dans un monde barbouillé de lune. La pluie sans arrêt s'abat sur son âme et, brusquement, dans un tressautement inavouable, l'insurge. Il devient de toutes les couleurs et surtout de celles qui pleurent. Soudain, il remue comme un fanatique. Avec colère et grâce, il se déchaîne au concert modeste, à la musique à peine perceptible des petits bonheurs sans éclat.

Enfin il n'est plus seul.

Il invente, esquisse ses compagnons de nuit. Ils se bousculent, enflamment ses songes au pays des miracles. Il sont des milliers à participer à ce festin nu, à parcourir la terre entière. Il danse, il virevolte parmi les siens. Il s'éreinte jusqu'à l'épuisement à dessiner des lueurs fantasques, comme une page blanche que l'on remplit de dérobées de séducteur. Ses arabesques l'entraîne aux bords paisibles du monde. Le ciel est empli d'hommes gris qui battent le tempo et osent des entrechats. Sous les arches, les feux anciens s'animent tandis que, sur le livre d'or de l'épicerie des mielles, il inscrit son nom aux grands absents et, du sommeil des justes, se donne au miracle de la mer.

Et d'un seul coup tout s'éclaire, en une contredanse la pluie est enfin chassée. Il chancelle dans un tourbillon d'agonie et de joie pure. Des bataillons de saules se dressent pour lui. Un soleil infini aux lèvres, il marche la lanterne à la main à la recherche de la belle captive, chevauche l'euphorie avec sa horde à travers les éclats de mortiers et les jonquilles qui palissent, il agonise, meurt cent fois, éteint puis allume des millions de feux étincelants jusqu'au bout des terres salées. L'amertume, il l'écrase avec son marteau d'espoir. Une volée de colombes s'empare de lui alors que, cambré en arrière, il hurle d'ivresse.

Sa demeure est un bateau gémissant dans lequel tout s'effondre et éclot. Il est une comète humaine universelle, pas une, mais trois évidences éternelles. Du haut de sa montagne d'argent, il contemple l'âme écornée de ses frères d'armes, il écoute les mimiques des instants perdus. Il le sait, le moment passé ne reviendra jamais. C'est le trompe l'œil de la condition humaine, la tentation de l'impossible. Mais le ciel peut s'emplir de flammes et de fumée, il restera à la barre du navire à veiller sur eux. Il laissera avec plaisir leurs vapeurs l'enivrer au cours de cette longue traversée. Et sa pauvre voix du sang les rassemblera. Un dernier cri que personne d'autre ne peut entendre.

Bien sûr qu'il joue aux dés avec Dieu, mais il gagne toujours. Ils sont pipés. La tour ne tient que grâce à sa plume. Toutes ces vies, il les émiette frénétiquement, encore et encore, mais toujours élégamment, en vertu des grands principes. Il retourne, ausculte de toutes parts les fils de l'homme jusqu'à en comprendre la précise mécanique. Puis il complète leurs fissures de bribes du mal. Il les berce comme un damné. Sans eux, il ne serait qu'un vieil homme gris qui valse pour tromper l'ennui.

Des danseurs célestes qui se consument, ne reste-t-il que lui ? Il voudrait changer les couleurs du temps et le sens où tournera la ronde pour enfin comprendre les grands mystères. Mais ses farandoles empruntent des escaliers sans issue. C'est une énigme sans fin. Comme des reproductions interdites, la trahison des images a finalement lieu. Les grandes personnes ne sont jamais que des gamins qui se déguisent en tueurs.

Il pleure toujours abondamment mais assez de catastrophe pour ce soir, le grand fracas de la promesse nocturne prend fin. A l'aube, personne ne moufte, tout le monde s'éteint. L'apatride de la nuit rentre en coulisse. Il quitte son ballet plein de cernes, la mine réjouie mais le cœur faible.

Et comme chaque matin, le gris recouvre le monde.
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