La valse

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Elle avait toujours voulu apprendre à danser la valse. C’était un fantasme de petite fille, d’être une princesse, de virevolter dans les bras de son prince. Elle pouvait entendre la musique au loin, un, deux, trois, un, deux, trois, pouvait sentir la soie des jupons caresser rythmiquement ses jambes. Sa main sur l’épaule de son prince, la sienne dans le creux de sa taille. Entre eux, l’harmonie du mouvement, le rythme entraînant, l’ivresse partagée. Ils regarderaient l’un dans les yeux de l’autre, tout au fond, là où il n’y a plus de couleur, au risque de s’y perdre à jamais.

Elle en avait rêvé régulièrement au fil des années, pouvait invoquer ce moment parfait en fermant les yeux, se concentrant sur ces sensations fantasmées. Pourtant, Anna n’avait jamais vraiment su danser. Elle sortait, parfois, avec des amis, et se laissait entraîner par la musique électronique au rythme saccadé et aux basses hypnotiques. L’alcool et la fatigue aidant, elle perdait le contrôle et vibrait au rythme de la musique, des lumières, des gens autour d’elle. C’était un moyen de prendre momentanément congé de la réalité. Elle fermait parfois les yeux, et n’était plus que mouvement. Si elle ne le voyait plus, le monde autour d’elle n’existait pas, elle était seule, n’avait qu’à se laisser guider. En dansant, elle faisait onduler ses hanches, formait d’amples arabesques avec ses bras, secouait violemment sa tête. Commençait alors le jeu de séduction. Elle avait à nouveau dix-huit ans, et une sensation de chaleur intense naissait au creux de son ventre. Elle balayait la pièce du regard, jusqu’à trouver une proie à son goût. Ils se ressemblaient tous un peu, de taille moyenne, bruns avec une barbe de trois jours et un look BCBG. L’air d’un intello qui fume du shit de temps en temps, et apprécie les levrettes violentes. Elle le harponnait du regard, et il venait vers elle. Cela marchait à tous les coups. Il suffisait d’un regard, et ils ressentaient cette chaleur émanant d’elle, cette attirance magnétique qui les liait pour un soir. Ils dansaient ensemble, se rapprochant peu à peu, puis s’éloignant brusquement, chacun faisant mine de se dérober à l’autre. Mais ils se désiraient, et, invariablement, finissaient dans les bras l’un de l’autre, et, dans la continuité de la danse, leurs lèvres se joignaient.
Elle fermait les yeux, dans les bras de l’inconnu, écoutait la musique, ressentait le désir et l’excitation du premier baiser. Pourtant, une partie d’elle repensait à la valse, au prince, à ses yeux, et Anna se sentait un peu mélancolique.

Elle les ramenait toujours chez elle. Elle n’était pas prête à abandonner le confort de son propre lit, de ses propres draps, et de son café le lendemain. Elle ne voulait pas voir l’appartement étriqué et encombré dans lequel vivait cet homme, ne voulait pas aller dans sa douche et dormir dans ses draps. Elle le prenait par la main et l’entraînait dans sa chambre, son alcôve d’amour, le poussait sur le lit. Elle se déshabillait vite, le touchait avec douceur et appétit. Elle voulait le posséder tout entier. Elle savait bien que cette histoire ne durerait qu’une nuit, que jamais ils n’auraient une vraie conversation, mais peu lui importait. Elle voulait sentir son corps, le toucher, le goûter, l’avoir en elle, lui faire perdre le contrôle. Elle voulait qu’il lui appartienne complètement.

Il lui résistait, pourtant, ne se laissant pas prendre sans lutter, l’attrapant par la taille, la retournant à son gré. Il la fit tourner sur le ventre, caressa ses fesses avec douceur. Puis il les gifla violemment, lui faisant pousser un cri de plaisir. Il lui attrapa les poignets et les tint au-dessus de sa tête, la clouant au lit. Et il glissa en elle. Tout doucement. Il la pénétra profondément, se délectant des gémissements et des soupirs qu’elle avait peine à retenir. Elle était si chaude et si humide, son odeur le rendait fou. Il la fit crier de plaisir et d’impatience au rythme de son va-et-vient, puis ils jouirent ensemble, son visage enfoui dans le cou d’Anna, une main au creux de sa hanche, l’autre pressant son sein.
Peut-être ne pourrait-elle jamais vivre une expérience plus proche de la valse fantasmée. Un homme, son corps, entre eux le mouvement rythmique et le plaisir partagé.

Après l’amour, reposant sa tête sur la poitrine de l’inconnu, Anna se surprenait toujours à rêver qu’il était son prince, que celui-ci était différent des autres. Elle imaginait qu’il était ici chez lui, chez elle, qu’il ne repartirait pas au matin, qu’ils partageaient bien plus que le goût de la chair. Elle fermait les yeux et respirait son odeur, caressait sa poitrine, imaginant qu’ils dansaient la valse, qu’ils s’aimaient tendrement et étaient heureux ensemble.

Plus tard, lorsqu’elle repensait à sa dernière conquête nocturne, elle se disait que c’était incroyable d’être aussi romantique et pourtant d’avoir abandonné si tôt le rêve du grand amour au profit des coups d’un soir, des relations à usage unique, dont elle se débarrassait en même temps que l’emballage du préservatif.

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