La Truite et l'Enfant

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Je fus Enfant et le restais, pour aller pécher la Truite.

Le ruisseau fracassait son lit aux branches éclatées, débordant sa trajectoire par d'interminables détours. La nature spectatrice de son passage, étalait au sol, ses herbes printanières, ses fleurs aux pétales luminescents, sous la douce pâleur d'un soleil matinal, qu'étirait par ses rayons une agréable langueur.
Le printemps précoce avait supporté d'innombrables ondées, qui s'harmonisant entre elles, par les rigoles des prés, et les talwegs des vallées, étaient venues enfler le cours du ruisseau.
L'Enfant préférait aux eaux très fortes du début de saison, le lit normal de l'été. En effet, apparaissaient alors, plus nettement, les caves des roches, et les méandres intimes du cours d'eau, ce qui facilitait la prospection méthodique de la pêche au toc, dont toute l'astuce résidait dans le fait, qu'il fallait donner l'impression aux truites, que l'appât présenté, ne sortait pas de la boite d'esches du pêcheur. L'Enfant remonta le rio de Laïs, sur une centaine de mètres. Son habitude des lieux, l'obligeait à démarrer sa séance de pêche, par la souche à moitié immergée d'un arbre, qui jadis devait surplomber le ruisseau. A pas mesuré, foulant l'herbe humide de rosée, diminuant au maximum, par d'infimes précautions, le risque de transmettre par le sol la moindre vibration aux habitantes du ruisseau, tel un prédateur en quête de sa proie, L'Enfant s'avança à quelques mètres de son point de mire. Son cœur ému par une attente trop longue, battait la chamade, lui procurant l'étrange sensation, de se sentir subitement libéré, responsable de sa destinée. Le nylon de la ligne siffla l'air, pour aller poser d'un maître coup, le lombric brunâtre, se tortillant sur l'anse inconfortable de l'hameçon, dans la surface bouillonnante de l'eau, en amont de la souche.
En cet instant précis, la communion commençait. Entre l'élément liquide et l'Enfant, un seul lien ; la gaule. Cette dernière maîtrisée par une main docile, souple et ferme. Une main qui insensiblement devrait tenter, de percevoir en sondant à distance, le moindre effleurement de dame fario.
L'attention principale de l'Enfant, consista à suivre ardemment le brin de laine blanche, qui fixé cinquante centimètres au-dessus de l'hameçon, surnageait au- dessus des éléments, rendant compte, du sens et de la profondeur adoptée par le bas de ligne immergée. La moindre déviation de trajectoire, verticale ou horizontale, devenait une possibilité de touche.


Au premier passage du vers devant la souche, rien ne se produisit.
Délicatement, l'Enfant, souleva en fin de parcours l'appât, pour le relancer d'un mouvement sec et précis, en amont du courant.
A peine avait-il parcouru quelques centimètres, que l'attaque brutale du carnassier, se répercuta au poignet du pêcheur. L'indicateur de laine blanche plongea dans le bouillonnement des eaux, impliquant une tension et une frénésie soutenues au nylon de la ligne, pliant le sillon flexible de la canne. En une infime fraction de temps, l'Enfant relâcha sa traction, libérant par là-même le poisson, qui engama le vers, descendit sur l'aval rejoindre quelque cave profonde. On parvenait à l'instant critique, où la loterie de la vie distribue ses lots. L'Enfant compta mentalement jusqu'à vingt, la main droite crispée, le corps tendu, le regard fuyant dans le prolongement de son bas de ligne, cherchant à découvrir inconsciemment la partie non visible du ruisseau. Puis, avec l'assurance et la maîtrise que confère l'expérience, d'un bref coup de poignet, il ferra. La truite était prise. Elle défendit avec courage et pétulance ces derniers instants de vie.
D'un mouvement large et soutenu, l'Enfant fit décrire à la belle carnassière son passage de l'eau à la mort. L'agonie fut rapide. Frémissante dans sa robe noire et sable, piquetée de points rouges et bleus, sur l'herbe convalescente de rosée, l'hameçon en coin de bouche, la truite expia sa convoitise mal contrôlée. Quelques orties humides furent son linceul dans le corbillard ballotant du panier de pêche de l'Enfant. En quelques heures, l'Enfant renouvela douze fois la mise à mort. Certaines belles s'échappèrent de leur destin funèbre, par de violents coups de queue, à contre- courant, emportant avec elles, les meurtrissures de l'hameçon au fond de leurs caches profondes.
Fatigué, les muscles distendus par l'effort de la partie de pêche, l'Enfant quitta les bords du ruisseau, sans un regard, rassuré par sa performance, songeant déjà à ce prochain matin, où seul, il reviendrait surprendre celles qu'il n'avait pas encore prises.
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