La trousse de brousse

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Voici mon par-cours : Scieur de long, au long cours ; dans le pays de ma mère les villages ont des noms à rallonge mais se terminant souvent par -cour. Je suis contre la chasse à courre à cor et  [+]

Image de Automne 2013
Tout a vraiment commencé le jour où la jeune Francette eut un crayon, un crayon pour elle toute seule ; un crayon jaune fait dans un bois qu’elle ne connaissait pas.
C’est Souleymane qui l’avait rapporté.
Souleymane avait gagné beaucoup d’argent en vendant sa terre aux gens de la mine de Cobalt. Les gens de la mine étaient repartis avec de grands sourires, tout le monde était content.
— Que vas-tu faire de tout cet argent ? lui avait-elle dit.
— D’abord je vais agrandir ma case, ensuite je ferai un pèlerinage à La Mecque et après j’achèterai une femme à un pauvre et toi, je te rapporterai un cadeau...
Et il lui avait donné le crayon.
A l’école, ses copines, Simone, Jeannette, Célestine et Marie-Ange, la regardaient avec envie.
Aussi Francette retourna vers son ami pour lui faire part de ses problèmes. Il promit d’y réfléchir et, la semaine suivante, il lui offrit une trousse pour ranger son crayon et surtout le cacher aux regards de convoitise.
C’était une trousse en plastique brillant où était dessiné un petit personnage rouge et blanc avec des yeux bizarres et une peau jaune.
— J’ai vu des gens comme ça à Lubumbashi, lui dit un jour le chauffeur du bus.
Il lui avait parlé moitié en Kikongo, moitié en Lingala, mais cela ne posait pas de problème à Francette qui comprenait au moins trois langues et deux dialectes du sud.
C’était le trente avril, la Fête Nationale de l’Enseignement. L’instituteur avait organisé un concours. Le gagnant serait celui ou celle qui aurait répondu le premier, et tout juste, à des questions sur la vie de Laurent Désiré Kabila et aussi celle de Papa Wemba.
Francette connaissait toutes les réponses, comme tout le monde ; mais elle avait gagné grâce à son crayon qu’elle n’avait pas besoin de partager.
La récompense était une gomme avec le portrait d’une joueuse de l’équipe féminine de football des Léopards qu’elle s’empressa de fourrer dans la trousse qui l’avala avec un bruit de serpent se glissant entre les herbes.
Souleymane continuait à lui faire des cadeaux : une montre bleue trop grosse pour son poignet et un magazine vantant les mérites du lissage brésilien. Sa mère lui dit alors qu’elle serait bientôt mariée à un homme riche et elle lui apprit à faire le poulet à l’arachide.
Cadeau suivant : une robe bleue, rouge et jaune, aux couleurs du drapeau.
Cadeau suivant : un portrait de Rachel Mwanza, l’actrice qui venait tout juste de recevoir un Ours d’Or à Berlin.
Berlin, ça elle connaissait ; elle était très forte en géographie.
— Mais, un ours c’est quoi ? avait-elle demandé.
Il avait été tout heureux d’étaler son savoir :
— Tu vois, c’est un peu comme un Daman des rochers, mais de la taille d’un buffle des marais.
Elle s’est demandé ce que pouvait bien manger ce type de bestiole, puis elle est passée à autre chose.
Le temps coulait, lentement et Francette jouait calmement près de l’arbre aux palabres. Souleymane avait 45 ans ; à son avis il serait bientôt mort et ce n’était pas la peine de s’en préoccuper plus que ça. C’est au moment où elle pensait cela qu’elle faillit mourir vraiment. L’arbre aux palabres était situé au milieu d’un carrefour, le seul carrefour à des centaines de kilomètres à la ronde. Comme l’arbre était un bon point de repère, on avait tracé tout droit. Compte tenu du peu de trafic, on n’avait pas jugé utile de régler le problème d’un improbable croisement de véhicules.
On avait eu tort. Ce jour-là Fridolin, le chauffeur du bus ne s’attendait pas à croiser qui que ce soit, en tout cas pas de véhicule à moteur ; alors, quand la Atsun (le D était tombé) arriva dans un nuage de latérite, il n’eut que le temps de donner un coup de volant qui le conduisit en plein dans l’arbre.
Heureusement, le tronc était solide et les anciens, accourus aussitôt, commencèrent à discourir sur ce qu’il conviendrait de faire.
L’un disait qu’il faudrait signaler cet incident aux plus Hautes Autorités et que Radio Okapi devait absolument en parler au plus tôt.
L’autre s’inquiétait de la venue d’une dépanneuse, ce qui ferait trois véhicules dans le village, ce qui, de mémoire d’ancien, ne s’était jamais vu.
Le dernier disait que cela ne serait pas arrivé du temps de Mobutu Sese Soko.
C’est alors que, sortant d’une aura de poussière qui finissait par se déposer à nouveau, la petite Francette, avec sa robe, sa montre, sa trousse, ses magazines et sa nouvelle coiffure s’adressa à tous d’une voix posée.
Elle disait :
— Il faudrait peut-être penser à déplacer l’arbre ?
Et c’est là, que tout a commencé vraiment.

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