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La traversée

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Marine Piot

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340

FINALISTE
Sélection Jury

Je m’étais réveillé les pattes gelées, tellement engourdies de froid que je les sentais à peine. Mon ventre criait famine et j’étais encore épuisé de la veille. Il ne faisait pas encore jour mais je savais que je devrais bientôt partir. J’entendais déjà Louise se préparer à l’intérieur de la tente qu’elle avait dressé la veille. Elle ne mit pas beaucoup de temps avant de sortir pour nous distribuer une maigre ration de nourriture en nous promettant que si nous avancions bien, aujourd’hui serait la dernière étape, ce qui promettait nourriture abondante et repos. Il restait une centaine de kilomètres à franchir ce qui signifiait une course d’à peu près sept heures. Une distance qui aurait pu être franchie plus rapidement si nous avions été en forme mais le reste de la meute était aussi exténué que moi et cela faisait des jours que la faim nous tiraillait ce qui nous rendait plus lents qu’à l’accoutumée. Heureusement, ce trajet harassant, nous avions déjà dû le faire plusieurs fois et notre connaissance du trajet aidait un peu à pallier aux conditions déplorables auxquelles nous devions faire face, en effet, l’hiver était plus rude que jamais et le manque de nourriture difficilement supportable. Louise en souffrait aussi, bien qu’il sembla qu’elle supportait mieux que nous le froid et la faim.
Nous engloutissons rapidement notre ration puis Louise nous harnache. Je lance un regard au Mont Granier au nord, avant que Louise nous commande de partir, je m’élance alors en direction de l’est immédiatement suivi par les autres. Nous courons sur la neige, sans aucun bruit, le paysage montagneux est uniformément blanc, il défile rapidement pour le moment, mais je sais que notre vitesse va vite décroitre à cause de la fatigue accumulée depuis plusieurs jours.
En effet, je sens rapidement le poids du traineau me peser, certains ont ralenti un peu pour avoir moins de poids à tirer et soulager un peu leur muscles endoloris, je voudrais bien leur rappeler qu’ils n’ont pas le droit de le faire parce que ça rend notre vitesse irrégulière en plus de me faire supporter trop de poids, mais je ne peux rien faire à part prendre mon mal en patience et espérer que Louise remarque les fautifs. Par chance mon souhait ne tarde pas à être exaucé et Louise ne met que quelque secondes à régler le problème. Malgré tout, nous perdons de la vitesse, la neige défile moins vite autour de nous malgré la peine que l’autre chien de tête et moi-même fournissons pour imposer aux autres un rythme rapide. Bientôt l’effort difficile m’empêche de penser, tout ce qui compte est d’avancer encore et encore, poser une patte devant l’autre, toujours au même rythme, sans épuiser la meute, continuer d’avancer malgré la fatigue, la faim et la douleur. Répéter les mêmes mouvements inlassablement, voir le paysage défiler, toujours plus de neige et de montagne. Et continuer d’avancer, toujours rester en mouvement. À un moment je repère confusément que nous passons entre les monts de Dent de Crolles et celui de Chamechaude, cela fait peu de temps que nous sommes en route, le plus gros du trajet reste encore à faire, pourtant j’ai l’impression que nous courrons depuis des heures. Mes muscles raides de fatigue et de froid me brûlent et me supplient d’arrêter, de ralentir juste un instant histoire de me reposer, mais je dois continuer je n’ai pas le choix, les autres fournissent le même effort que moi, il n’est pas question que je sois celui qui oblige les autres à ralentir, surtout que je suis en tête. Alors je continue l’effort, je répète les mêmes mouvements, une patte après l’autre, au même rythme que les autres. Les seuls bruits perceptible sont ceux de nos souffles, du traineau qui glisse en grinçant un peu et de loin en loin la voix de Louise qui nous donne des ordres pour rectifier notre position ou qui nous encourage pour éviter que nous ralentissions trop.
Nous arrivons bientôt au-dessus de Grenoble qui se trouve un peu plus au sud. Nous faisons une courte pause le temps de manger et de profiter du soleil froid. Je vois le monde blanc et je tente de l’imaginer comme Louise a dit qu’il était autrefois, avant que le monde ne gèle. Il parait qu’il faisait toujours beaucoup moins froid, surtout l’hiver et que beaucoup plus d’espèces vivaient sur le globe, il parait que ce froid a sauvé certaines espèces et en a supprimé d’autres qui étaient trop habituées à la chaleur, heureusement les chiens comme moi sont disposés à vivre dans le froid, nous avons une fourrure très épaisse pour cette raison et une bonne résistance face aux températures extrêmes, Louise dit aussi qu’avant, la technologie humaine était beaucoup plus évoluée et que le froid a fini de tout anéantir après la guerre, il parait que c’est à cause d’une guerre que les hommes ont menés entre eux il y a très longtemps qu’il fait si froid. Mais ce ne sont que des histoires, Louise n’était même pas née à cette époque.
Je n’ai pas le temps de m’attarder sur mes pensées il nous reste encore la moitié du chemin à parcourir et la journée est déjà bien avancée, nous nous remettons en mouvement. Après quelques minutes, notre cadence se réduit mais il nous faut absolument arriver le plus vite possible, nous savons tous que nous n’aurons aucune autre pose tant que nous ne serons pas arrivés à destination. Nous courrons et le paysage de l’Isère défile autour de nous. Bientôt le jour décline et la nuit ne tarde pas à tomber, il nous faut continuer dans le noir avec pour seule lumière une lampe qui tangue sans cesse et que Louise a allumé pour pouvoir continuer de se repérer. Alors que l’énergie commence cruellement à me manquer, des lumières lointaines me donnent un regain d’énergie, là-bas c’est Bois Barbu autrement dit notre destination et la certitude d’avoir enfin du repos et de la nourriture.
La neige file sous mes pattes à une vitesse considérable, nous sommes galvanisés par la vue des lumières, notre périple exténuant effectué le ventre vide depuis des jours va enfin se terminer.

PRIX

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Schweiz · il y a
J'aurai maintenant un mal de chien à monter en traîneau.
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Teddy Soton · il y a
Beaucoup aimé le style, dommage que je ne suis pas venu avant.
Je vous invite à découvrir mon univers avec sombre poupée

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Florent Valley · il y a
Prenant de bout en bout, bravo
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Sylvie Talant · il y a
Je suis fascinée par la vie des chiens de traîneaux.
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Gina Bernier · il y a
Pourquoi ce manque de nourriture? C'est bien de se mettre à la place du chien.+5
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Miraje · il y a
Mais oui ! Vote confirmé.
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Bertrand Gille · il y a
Très belle idée ce point de vue animalier! Bravo ! +5
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Geny Montel · il y a
Un bel hommage à ces chiens entraînés comme de vrais sportifs... Un dérèglement climatique vu sous un angle inattendu !
Mes encouragements pour la finale.

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Martine Debreuve · il y a
Mes 3 voix Marine et mon entier soutien pour la finale ! Martine Debreuve
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Fred Panassac · il y a
J’ai beaucoup apprécié cette course à traîneaux qui devient un conte d’anticipation glaçante. Les paysages sont vraiment en mouvement, et l’intérêt ne faiblit pas. Très joli texte malgré quelques coquilles. + 4 voix.
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