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La traversée

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Leïla Briand

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Il est des histoires qui se content autour d’un feu, des histoires transmises à travers les âges, afin de ne jamais oublier, qu’au plus profond de la nuit, les étoiles veillent...

Shani est née parmi les esclaves, au pays de Sarde, terre rocheuse et calcinée que la langue de mer recouvre partiellement. Là-bas, l’obscurité prospère. Dans la partie basse, la brume matinale laisse place aux épais nuages de fumée, que les rayons du soleil ne parviennent plus à traverser. Les rares sources de lumière proviennent des feux rougeoyants des fonderies tournant à plein régime, mais aussi des yeux perçants injectés de sang des skoudes. Recouverts d’écailles noires, ils survolent le pays de Sarde, veillant à ce que les esclaves effectuent leur besogne. Ils sont les compagnons de Khâmouche, l’homme qui règne en ce lieu. Celui-ci a fait bâtir un château au sommet de la plus haute colline, échappant ainsi à l’opacité du ciel. Les esclaves les plus chanceux s’y acquittent de diverses tâches domestiques.

Les yeux de Shani ne distinguent aucun paysage au loin du pays de Sarde. Mais on raconte qu’un jour, le pays sera libéré du joug du seigneur, et qu’alors, le mur de nuages disparaîtra. On dit qu’avant, des êtres fantastiques parcouraient le pays, et que le mage Yâd rassemblait les peuples à chaque saison pour rendre hommage à la nature, lorsqu’arrivèrent Khâmouche et sa suite. Tout fut rasé, et le mage Yâd brûlé. C’est pourquoi, avant de partir, les élémentaux allumèrent un feu, en souvenir du mage. Nul ne peut le déplacer ni l’éteindre. Khâmouche a pourtant essayé, vidant quantité d’eau sur les flammes ondulantes. En vain. Depuis lors, les générations d’esclaves reposent leur espoir sur la magie de ce feu, perpétuellement surveillé par la garde de Khâmouche. Un ancien récite même ces quelques mots : « Sa lumière s’étendra sur le royaume des âmes, dépassant la pleine lune. Elle se lèvera au-dessus du firmament et brillera comme des perles. ». Chacun se soumet donc au travail harassant, en attendant que la vie change. Mais il est des âmes plus téméraires...

Dans la nuit pleine, Shani a pris l’habitude de se cacher derrière une pierre dressée, d’où elle peut apercevoir la lumière vacillante du feu. Elle a découvert que les soldats s’endorment parfois, lorsqu’ils abusent de la boisson produite à partir de fruits fermentés. Alors, lorsque le liquide inonde leur panse, répandant ses effets, et que deviennent audibles les premiers ronflements, Shani s’approche, toujours plus près, de l’élément ardent. Un soir, il lui semble entendre des murmures. « sh » « a » « ii ». Qu’est-ce que ceci ? D’où cela vient-il ? « ssshhh » « aaa » « niii ». Mon nom ? Qui m’appelle ? « Shaaaniii ». Elle réalise soudain que le feu murmure son nom. Elle pense affabuler un instant. A moins que les effluves émanant des lourds corps endormis ne lui montent à la tête ?

Un jeune homme a deviné la femme esclave au loin. Il s’approche. Shani sursaute, faisant sortir la garde de sa torpeur. L’inconnu entraîne aussitôt Shani dans une enclave rocheuse. « C’est donc toi » déclare-t-il. Shani ne comprend pas. « Je suis l’envoyé d’Âftâbgir, un disciple du mage Yâd. » A l’air interloqué que lui présente Shani, il poursuit. « Je m’appelle Shams. Je viens du pays de Zâyandé, où se sont réfugiés les survivants après l’invasion de Khâmouche. » Shani reste méfiante. Shams le sent. Posant la main sur la roche, il fait naître une plante grimpante. Shani n’en revient pas. « Tu me crois maintenant ? ». Elle acquiesce. « L’esprit de Yâd réside en ce feu. Âftâbgir communique avec lui et m’enseigne la magie. » « C’est donc toi qui es venu nous délivrer ? » « Non. Je suis venu chercher l’être qui insufflera la liberté. » Shani fronce les sourcils, ne comprend pas. « Tu as bien entendu le feu prononcer ton nom ? ». Shani ne répond pas. Tout se bouscule dans sa tête. Mais le cri d’un skoude la rappelle à la dure réalité. Shams la conduit au bord de l’eau. La brume matinale enveloppe toute la côte. Shams tend le bras, chuchote quelques phrases. La brume s’écarte, laissant deviner des planches de bois courbées flottant sur l’eau. C’est Qâyék, la barque sacrée ! Celle que l’on chante dans les berceuses. Elle est là, devant ses yeux. Shams monte à bord, offre sa main à Shani, qui la saisit et embarque à son tour vers le pays de Zâyandé.

Au cours de la longue traversée, Shani se met à rêver tous les soirs. Cela commence toujours de la même manière. Elle entend le feu prononcer son nom. Puis des images ou des mots surgissent. Elle se réveille en sursaut et Shams la rassure. Le reste du temps, ils glissent sur l’eau, font quelques haltes sur les contrées désertes de passage, échangent. Shani est très curieuse de découvrir le pays qu’elle n’a jamais connu et qui lui semble pourtant si familier. Shams le décrit un peu plus chaque jour, et chaque jour, ses yeux brillent à son évocation. Alors Shani regarde les lèvres de Shams, dessiner un sourire, former des mots. Parfois, elle ne l’écoute plus trop et se prend à poser son regard, sur sa nuque, ses mains. Shams l’a remarqué. De même que le rouge qui monte à ses joues lorsque cela arrive. Lui aussi est gêné. Car depuis quelque temps, il ne peut le nier, il ressent un sentiment étrange, qui envahit tout son corps, occupe toutes ses pensées. Les jours passent. Les nuits aussi. Shani prend plaisir à découvrir la lune, sous toutes ses formes, du croissant ressemblant à Qâyék, au disque lumineux. Elle s’endort dans les bras de Shams, ses yeux balayant les points brillants parsemés dans la cape des songes. Il la regarde, caresse le paisible visage de ses doigts.

Un soir, au contact des douces mains de Shams sur son visage, Shani se redresse, et l’embrasse. En cette nuit, ils s’aiment pour la première fois. Puis d’autres nuits, d’autres jours. Shani est heureuse, bien que les skoudes soient à sa recherche depuis sa disparition. Khâmouche sait ce que cela signifie. Il fait fouiller terre et ciel pour la retrouver. En attendant, les esclaves paient le prix fort. Le labeur s’est accru, les interrogatoires se sont musclés. Certains préfèreraient voir Shani mourir. Mais tous ont remarqué que le feu s’est renforcé et que les flammes dansent par moment. Shani l’ignore. Pour l’heure, elle est assise au sein de Qâyék, qui se fige face à la brume. Les mains sur son ventre rond, elle sourit à Shams, qui par ses mots, dissout les fraîches vapeurs. Ils accostent enfin, au pays de Zâyandé. Après plusieurs mois de voyage, Shani y rencontre Âftâbgir, mais aussi de petits êtres aux oreilles pointues parés de feuilles ou de ramures, et d’autres encore. On la conduit sous des arcades à lambrequins, au cœur d’un paysage luxuriant.

La première nuit au pays de Zâyandé est plutôt agitée. Le rêve de Shani est plus réaliste que jamais. Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle demande à Shams qu’ils visitent ensemble sa terre natale. Sur le chemin, son regard croise celui d’Âftâbgir. Lui aussi sait. Alors que le soleil finit sa course, et que le couple s’est assis au pied d’un arbre majestueux, Shani ressent les premières contractions. De petits êtres sortent de la mousse, descendent des feuilles, d’autres, élancés, accourent, eau et linge à la main, au côté d’Âftâbgir. L’accouchement est difficile mais Shani finit par donner naissance. Dans un dernier souffle, elle dit adieu à Shams, lui confie l’enfant. Une lumière jaillit du corps de Shani, brillant jusqu’au pays de Sarde, où le feu est plus que jamais ravivé. Shams, effondré, se tourne vers le mage, qui plein de compassion déclare : « L’incarnation est éphémère, mais la poésie, toujours demeure, car la vie est un poème, née du souffle créateur. Une nouvelle ère commence. Celle de l’enfant né, qui offrira la liberté, pour que renaissent les étincelles, dans la quête de l’Eternel.  »

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Leïla Briand · il y a
C'est gentil à vous !
Je vais regarder de plus près ce forum :)

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pascal Depresle · il y a
Très bon texte que je soutiens volontiers. Mon vote. Si le cœur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers avec "Le Grandpé", "L'héroïne" ou "Tata Marcelle"
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce conte bien conçu et ensorcelant ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à partir en voyage si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et passez de bonnes fêtes!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Patrick Peronne · il y a
Ce Prix aura au moins eu comme intérêt de me faire découvrir des auteurs de "fantazy", un genre par lequel je ne suis pas spontanément attiré. Votre texte est bon et je le soutiens.
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Leïla Briand · il y a
J'en suis ravie et vous remercie !
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Sylvie Franceus · il y a
On dirait un conte des mille et une nuits ! Bravo !
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Leïla Briand · il y a
:) <3
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