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Je suis réveillé en sursaut. Il me faut quelques secondes pour émerger de mon rêve et pour prendre conscience de ce qui a mis fin à ma nuit. La toux. J’étais sur un Transat, face à la mer. Une petite brise me faisait frissonner alors que le soleil chauffait ma peau bronzée. Il y avait des requins dans l’eau turquoise face à moi. Je le sais mais je m’apprêtais tout de même à aller me baigner. C’est peut-être la prise de conscience de cette inconscience qui m’a réveillé. Ou plus sûrement la toux du voisin du dessus. Comme tous les matins, il crache ses poumons à l’aube. Mais ce matin, j’ai l’impression que l’œsophage et l’estomac vont aussi remonter dans sa gorge et être expulsés sur la moquette. J’essaye de me rendormir mais la toux persiste et fait vibrer les murs. Après quelques minutes, je me lève et vais voir dans le salon si le bruit est un peu atténué, mais ce n’est pas le cas.
— Que puis-je y faire de toute façon ? me dis-je.
J’allume la télé et finis par m’endormir devant une présentatrice qui vante les mérites d’un moulin à café électrique. Je suis réveillé en sursaut par la mâchoire d’un grand requin blanc qui se referme sur ma jambe et l’arrache d’un coup de dents à hauteur de la hanche.
— Je savais que la mer était infestée de requins et je m’y suis quand même baigné. Quel rêve à la con.
Par la fenêtre, je vois que le soleil est haut dans le ciel bleu. J’ai dû me rendormir au moins deux heures. Le temps de sortir entièrement du sommeil, je me rends compte avec joie que la toux s’est arrêtée, enfin.
Après un bon café accompagné de quelques biscottes, je me douche, m’habille et m’apprête à sortir faire des courses quand j’entends des bruits de pas dans la cage d’escalier. Au moment où j’ouvre la porte, je tombe nez à nez avec un pompier qui me demande de rester chez moi en prenant l’escalier qui monte au dixième. J’ai à peine le temps d’ouvrir la bouche qu’il s’arrête, se retourne vers moi et me demande d’un air sérieux :
— Ça va vous les insectes ?
Je le regarde sans comprendre, alors il s’explique :
— Vous n’avez pas de nuisibles chez vous ? Des blattes, des araignées ?
— Heu… non je ne crois pas, je…
— OK merci.
Et il repart dans l’escalier.
Surpris, je réfléchis quelques secondes à cette histoire de blattes, puis secoue la tête et file au marché.
Quand je rentre avec mes deux sacs de fruits et légumes frais, la rue a des allures de tournage de film policier. Une voiture et une fourgonnette de police, le camion de pompier qui était déjà là une heure auparavant ainsi qu’une ambulance sont garés au milieu de la chaussée, tous gyrophares allumés. Les voisins sont aux fenêtres et les passants regardent la scène sans dépasser le cordon devant lequel deux policiers municipaux montent la garde. Je m’approche de l’un d’eux :
— Bonjour monsieur l’agent, que se passe-t-il ?
— Circulez s’il vous plaît.
— Mais j’habite ici. Je suis juste sorti faire quelques courses. Je peux rentrer chez moi ?
Il fait un signe de la main à un pompier qui sort du hall et lui demande de venir jusqu’à nous :
— Le monsieur habite ici, il peut rentrer chez lui ?
— Quel étage ? demande le gars en uniforme bleu et rouge.
— Neuvième, je lui réponds.
Il réfléchit quelques secondes, regarde les deux gros sacs qui pendent au bout de mes bras puis d’un air renfrogné, il lance :
— Je vais vous accompagner. Ne touchez à rien, arrivés au neuvième, vous rentrez chez vous, vous fermez la porte et vous ne ressortez plus tant qu’un policier ou un pompier n’est pas venu vous autoriser à le faire, compris ?
— Chef, oui chef, je dis en souriant.
Il me jette un regard noir et me fait signe de le suivre.
La porte à peine fermée, je le regarde s’éloigner par le judas. Juste après, je vois deux hommes en combinaisons blanches descendre de l’étage du dessus, en portant des gros sacs poubelles noirs. Me disant que je n’apprendrai rien de plus, je vais m’affaler sur le canapé en allumant la télé et je ferme les yeux.
Ça grouille, crrr, crrr, crrr... Des pattes, par dizaines, qui grattent le plancher, qui montent sur le canapé, le long des pieds de la table, des espèces de petits cafards, noirs, marrons, verts, dégoûtants. Dans l’angle près de la fenêtre, une latte du plancher se soulève et s’abaisse, à un rythme régulier, comme un cœur qui bat. Des insectes sortent du trou et se faufilent sous le canapé, rampent le long du mur et filent vers la chambre, guidés par la respiration et les ronflements. Certains sont entrés par le nez, d’autres entre les dents, à chaque inspiration. Ils auraient pu trouver de la nourriture ailleurs : dans la cuisine où les portes des placards ne ferment jamais hermétiquement, sous la table du salon où l’aspirateur n’est passé que très rarement après les repas. Pourquoi la chambre ? Mystère c’est, mystère ça restera. Par un pompier indiscret, j’apprendrai que ça leur avait pris des mois avant de casser un rouage qui permettait de conserver au chaud leur garde manger. En les imaginant en train de grignoter les sinus puis les appareils digestifs et respiratoires, un frisson de honte me traverse quand je me revois en train de pester après cette toux qui m’avait réveillé.

PRIX

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Mathieu Kissa · il y a
Mieux vaut les requins : on est mangé plus vite. Drôle d'histoire, très bien écrite.
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Felix Culpa · il y a
Très inattendu et bien écrit ! Vous avez une belle imagination et vous réussissez à créer une belle histoire très intrigante ! Je vote mes 4 voix pour vous et je vous invite à découvrir ma légende des étoiles : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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De margotin · il y a
J'apprécie beaucoup
Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Fabienne Liarsou · il y a
C’est très bon. Ça sent le vécu tout ça. Chez une amie qui vivait en HLM et moi aussi d’ailleurs, les cafards avaient pris position derrière la tapisserie. Je vous laisse imaginer...
Belle journée !

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JACB · il y a
On habite les mêmes immeubles mais on ne se connait que par les bruits qu'on entend sans s'imaginer que...C'est cruel mais pas si loin de certains faits divers! On ne s'attend pas à cette fin terrible, c'est bien joué Oscar . Bonne chance
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Fabienne Liarsou · il y a
Je viens lire ce texte au plus vite. Pour l’instant je te réponds à toi : La perversion, la lèche, la cruauté...la bêtise... la brillance d’un pompon en toc... attirent tout à chacun... les vieux cons des neiges d’antan. Et aussi, les petits cons de la dernière...allez mieux vaut en rire ! Tout ça pour récupérer quelques crayons... made in china... ça ne vaut vraiment pas le coup de s’étaler sur la question. Bisous bisous...:-)
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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Oscar,
Dernier jour demain pour ce texte en finale, si cela vous tente :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
merci.
Julien.

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jusyfa *** Julien · il y a
Oups ! putains de bestioles ! Quelle imagination ! Je découvre et je m'abonne, bravo, +5*****
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Marie Françoise Hernandez · il y a
Une imagination débordante toujours
Quelquefois sur le fil du rasoir
Mais quelle belle écriture
Félicitations et on en veut encore et encore

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Jihad Lamrani · il y a
Bravo Bruno !
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Stephanie Wenzel · il y a
j'adore l'intrigue!!! bravo Bruno

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