La tour de guet

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Jury

Traductrice de métier (pour l'audiovisuel), férue de littérature américaine et britannique, de contes et légendes en tout genre, et de cinéma. J'écris à l'instinct, je manque encore de  [+]

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De toutes les nuits à passer dans cette fichue tour de guet, Jules détestait par-dessus tout celle d’Halloween. Il n’était pas particulièrement superstitieux, mais quelque chose dans l’ambiance angoissante que tous les habitants de sa bourgade s’amusaient à créer pour l’occasion le mettait mal à l’aise. Au volant de sa vieille Buick, il avait observé d’un œil maussade les citrouilles éventrées et exposées fièrement comme des bestioles empaillées, les cercueils grossièrement peints en noir et éparpillés dans les jardins, les squelettes en plastique pas crédibles pour un sous.

C’était pire qu’un cauchemar : c’était un cauchemar bas de gamme. Comme un film des années 80 aux effets spéciaux plus que douteux. Et que des villes entières passent un accord tacite pour vouer un culte à l’horreur pendant toute une nuit chaque année faisait grincer Jules des dents et lui donnait des frissons, malgré l’atmosphère pesante. Un orage éclaterait sûrement dans peu de temps. En attendant, il avait bien fallu se rendre à la tour. Un incendie de forêt, c’est vite arrivé, même en plein mois d’octobre.

*

- Tu veux un café, Ju ?
- Non merci, j’ai déjà assez envie de pisser. Je vais aller me dégourdir les jambes.

La soirée avait paru interminable à Jules. Il avait entendu les loups hurler à la lune, comme si ces enfoirés s’étaient passé le mot. "C’est ce soir, le grand spectacle, les gars. Foutons-lui les pétoches". En dehors de ça, tout s’était passé sans encombre, à tel point que Jules s’était autorisé une sieste. Les enfants ne s’aventuraient évidemment pas jusqu’à la tour de guet dans leur chasse aux bonbons, elle était trop loin de la ville, trop isolée.

- Je remonte dans cinq minutes.
- Ça roule, Raoul. Tape m’en cinq !

Jules leva les yeux au ciel sans pouvoir s’empêcher de rire. Victor avait insisté pour se déguiser. Quand il avait débarqué au sommet de la tour quelques heures plus tôt, Jules l’avait toisé de haut en bas, perplexe. Son collègue portait un bermuda bleu, un marcel jauni sous les aisselles et une casquette à l’effigie d’une marque de saucisson à l’arrière de laquelle dépassait une touffe de cheveux synthétiques.

- Tu es... un beauf ? avait hasardé Jules.
- Dans le mille, Émile ! Pas mal, non ? avait répondu Victor en secouant la banane rouge qu’il portait à la taille.

Beau joueur, Jules tapa dans la main de son compère. Elle lui parut très froide.

- Tu ferais peut-être bien d’en faire autant, non ? T’as l’air d’avoir une mauvaise circulation sanguine.

Victor rit doucement.

- Tu m’étonnes.

Il ne se leva pas pour autant. Jules descendit les marches en métal rouillé de la tour. Il y en avait soixante-dix-huit ; c’est Victor qui lui avait dit un jour, après s’être amusé à les compter. Ce type était vraiment spécial.

Il poussa la lourde porte grinçante et se glissa dehors. Il laissa le bâtant se refermer seul derrière lui, les bras tendus vers la lune presque pleine. Il fallait vraiment qu’il suive les conseils de son kiné et qu’il s’étire plus souvent.
Il fit quelques pas pour s’éloigner du halo de la faible lumière au-dessus de la porte et baissa sa braguette, face au mur. Il jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule.

"C’est pas que j’aie peur. Je suis pudique, c’est tout."

Il se mit malgré tout à fredonner pendant qu’il terminait son affaire et faisait quelques pas. L’atmosphère de la forêt plongée dans l’obscurité était un peu oppressante à son goût.

"Oh baby, baby, how was I supposed to know
That something wasn't right, here?
Oh baby, baby, I shouldn't have let -"

L’estomac de Jules paru chuter de plusieurs étages en moins d’une seconde. À quelques dizaines de mètres, devant lui, il y avait une porte. À peine visible au milieu d’une petite clairière, elle paraissait flotter à quelques centimètres du sol.

Il regarda tout autour de lui. Rien ne bougeait, il n’entendait pas un bruit. Devrait-il prévenir Victor ? Il se dit que oui, on est toujours plus en sécurité à plusieurs. Il n’était pas adepte des films d’épouvante, mais il connaissait cette règle d’or : "n’y va pas tout seul". Il fit quelques pas vers la porte de la tour, se retourna pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé, ne vit plus rien.

La porte avait disparu.

- Qu’est-ce que c’est que ce b...

Il avait bien partagé un apéritif avec Victor en début de soirée, mais il n’avait bu qu’une bière, et plusieurs heures étaient passées depuis. Il n’était pas saoul. Et aux dernières nouvelles, il n’était pas fou. C’était incompréhensible, il était certain d’avoir vu quelque chose.

Un bruit de craquement sur sa gauche le fit sursauter, tituber, trébucher carrément. Il tomba lourdement sur les fesses et se fit mal au coude avec lequel il avait vainement tenté de se rattraper. Quand il vit la cause de sa frayeur, il se traita d’imbécile. Il eut tout juste le temps d’apercevoir la petite boule décamper à toute vitesse, mais c’était assez pour l’identifier : un hérisson. Avec mauvaise humeur, Jules se demanda lequel des deux avait eu le plus peur.

Il se releva, épousseta son pantalon et scanna à nouveau les bois. Il aperçut une lueur. Si son cœur avait sauté un battement ou deux au moment de la rencontre avec le hérisson, il repartit de plus belle quand Jules vit la lumière. Il n’avait donc pas rêvé. Avant qu’elle ne disparaisse de nouveau, il décida de s’en approcher un peu. "Le meilleur moyen de vaincre la peur, c’est de s’informer". C’était l’une des phrases récurrentes de son oncle quand Jules était enfant, particulièrement en périodes d’élection. Il avait mis longtemps à comprendre de quelle peur tonton Phil parlait. Il ne s’agissait pas exactement de la même peur que celle que Jules ressentait en ce moment, mais il se dit que le conseil restait valable.

D’un pas mal assuré, il descendit une petite butte sur sa droite. Après avoir repris son équilibre, il releva la tête et s’aperçut que la porte avait réapparu, entièrement.

Il se figea quelques secondes, attendit de voir si quelque chose ou quelqu’un en émergeait. Une sorcière, un ogre ?

"Un contrôleur du fisc ?" susurra la voix nasillarde de Victor à son oreille, mais Jules n’était pas d’humeur à rire. Pas du tout, même, parce que la porte venait de s’ouvrir.

Tétanisé, il n’eut même pas le réflexe de se jeter à terre ou de se cacher derrière un arbre. Il ne put que regarder, hébété, la porte s’ouvrir sur...

Rien. Personne n’émergea des ténèbres. La lourde porte se refermait déjà doucement, et c’était tout.

"N’empêche. Bouge-toi."

Jules s’approcha de quelques pas pour y voir plus clair. Il remarqua que la porte ressemblait étrangement à la porte de la tour, comme si une autre dimension s’était ouverte à l’occasion de la nuit des démons. Saloperie de fête à la con. Il remarqua également que les contours de la porte, plutôt que de se préciser, paraissaient de plus en plus flous, inégaux, à mesure qu’il s’en approchait.

Il comprit soudain ce qu’il était en train de regarder depuis plusieurs minutes.

- C’est rien qu’un foutu miroir ! murmura-t-il pour lui-même, soulagé et honteux de s’être laissé aller à une frayeur pareille.

Il soupira. Quel idiot. Quelqu’un était venu larguer un vieux miroir usé pour s’éviter un voyage à la déchèterie, et lui, il s’en était fait tout un film.

"Mais... attends."

Un frisson le parcourut de la base du cou jusqu’au coccyx.

"Si c’est un miroir, pourquoi je me vois pas dedans ?"

Avant qu’il ait eu le temps de pousser la réflexion plus loin, la porte avait fini sa course et la serrure cliqua dans l’obscurité, derrière Jules. Il se retourna, les sourcils toujours froncés, et faillit piailler de terreur. Victor se trouvait à deux mètres de lui, un air calme sur le visage.

- Je suis désolé, mon pote. Tu t’es endormi et j’avais besoin de ma dose. Je voulais pas que tu le découvres comme ça.
- Besoin de ta dose... de quoi ? Que je découvre quoi ? demanda Jules, le souffle court.
- Ah, laisse... ça serait trop long à expliquer. Très honnêtement, je voulais pas que tu le découvres tout court.

Il sourit, dévoilant ses dents, et Jules comprit.

Il n’eut pas le temps de crier.
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