La théorie des lemmings

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Théorie : long défilé de personnes (dictionnaire Larousse)

Léonard ôta ses bésicles, sans lesquelles il n’y voyait goutte. Mais, pour ce test, nul besoin d’une vue acérée. Célibataire sans attaches, il ne craignait pas de faire le malheur de quelqu’un si l’expérience tournait mal. Impatient de connaitre le résultat de ses longues recherches, il emplit la seringue du précieux liquide bleu, et se fit une injection sous-cutanée dans la main droite, grimaçant un peu quand l’aiguille perça la peau. Puis, en serrant les dents, il recommença l’opération dans la main gauche. Une chaleur temporaire, mais très supportable, envahit ses deux mains. Maintenant il devait attendre deux heures avant de se rendre à la salle de réunion du CROC et serrer des mains. Le Centre de Recherches sur les Opérations Cérébrales était une discrète annexe de l’armée, sur le plateau de Saclay, qui cherchait un moyen pour contrôler le cerveau d’ennemis éventuels. Léonard, docteur en chimie organique, l’avait intégré depuis trois ans après avoir été habilité « Secret Défense ». En parallèle avec son contrat officiel, il avait mené des recherches parallèles, discrètes, qui avaient abouti à ce liquide bleu lagon.
Arrivé dans la salle de réunion, il serra quelques mains aux collègues connus de lui. Qui à leur tour saluèrent d’autres chercheurs qui saluèrent encore d’autres chercheurs. Un colonel fit taire le brouhaha, et toute l’assemblée s’assit autour de la grande table. Immédiatement, le cœur battant, Léonard prit la parole :
— Je propose que tout le monde prenne un bon café pour commencer. Qui est d’accord ?
Les trente bras des trente participants se levèrent.
— Magnifique ! l’injection fait son effet ! jubila-t-il. Mais il va falloir attendre demain pour voir si cette obéissance est durable, et si elle se répand au fil des poignées de mains. Si c’est le cas, en quelques semaines, je pourrai contrôler le monde !
Et il se prit à rêver : les françaises et les français tous d’accord entre eux, du jamais vu ! Une harmonie universelle allant bien au-delà des mesquins calculs d’intérêt qui empoisonnaient le monde. Une priorité absolue donnée à des grands objectifs comme le bonheur pour tous et un environnement préservé. La Terre transformée en Paradis. Même Léonard De Vinci, dont il s’honorait de porter l’illustre prénom, n’en avait pas rêvé.
Pour tester son invention, notre apprenti-sorcier avait choisi une période électorale. Lors d’un meeting d’un des deux plus sérieux candidats à la présidentielle, il parvint, de haute lutte, à lui serrer la main. Le soir même, il le persuada de le prendre comme colistier et, au fil des meetings, plus il serrait de mains, plus les sondages le donnaient comme candidat surprise, puis comme outsider sérieux, puis comme vainqueur probable, puis comme futur président avec un score jamais vu dans une démocratie. Son élection fut donc une formalité, et le choix de son gouvernement fut encore l’occasion de serrer bien des mains, de créer bien des pantins à ses ordres. Les ministres à peine nommés, il se rendit à l’ONU pour prononcer un discours de paix, et serrer des centaines de mains de centaines de dirigeants. Puisque désormais tout le monde le suivait, et que les conflits avaient disparu, il proposa la dissolution des armées et la mise à la casse de centaines de millions d’armes de tous calibres, ce qui fut adopté à l’unanimité. La reconversion des usines d’armement dans des productions civiles allait pouvoir débuter.
Mais les conflits du passé récent faisaient travailler des centaines de millions de gens, qu’ils soient ouvriers, ingénieurs, soldats, policiers ou encore agents de sécurité. Tous des emplois désormais inutiles. Le chômage augmenta en flèche, et le mécontentement se répandit dangereusement.
Léonard devait trouver une solution, sans détruire tout ce qu’il avait accompli. Ce fut le hasard de ses lectures qui le fit songer aux lemmings, ces charmantes colonies de rongeurs vivant dans les zones arctiques, et qui se noient en masse lorsque leur population devient trop élevée par rapport à la nourriture disponible. Il y a des chômeurs parce que la population humaine est trop élevée, c’est très simple ! raisonna-t-il. Même les enfants sont de futurs chômeurs, et les vieux sont des poids morts. Ayant mis le couvercle sur l’aspect moral de la chose, Léonard donna mentalement l’ordre de la noyade.
Partout sur Terre, les humains gagnèrent l’eau des mers, des rivières, des lacs, des piscines, des baignoires, et ils s’y enfouirent jusqu’à la mort. Les vacanciers et les équipages des navires de croisière se jetèrent à la mer, laissant les bateaux désertés naviguer jusqu’à épuisement de leur fuel. A Paris, la surface de la Seine était entièrement recouverte de cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards qui dérivaient lentement vers la mer. A Londres, des centaines de personnes se jetaient du haut du pont de la Tour dans la Tamise où ils venaient s’écraser contre les corps recouvrant déjà le fleuve. A Bénarès, l’océan indien avait changé de couleur, saturé de rouge provenant des déchirures imputées aux requins qui faisaient bombance d’Hindous. La population suisse toute entière semblait s’être donnée rendez-vous dans le lac Léman, dont le niveau avait sensiblement monté. Aux Etats-Unis, le Mississipi charriait d’interminables théories de Noirs et Blancs enfin réunis vers le golfe du Mexique. En Californie, des corps sans vie flottaient dans les piscines des stars d’Hollywood. En Egypte, les turbines du barrage d’Assouan étaient bloquées par les millions de corps ballonnés descendant du Soudan. Toute la vallée du Nil se retrouvait sans électricité, ce qui n’était pas grave car il n’y avait plus personne à éclairer la nuit.
A Paris, la puanteur dégagée par les cadavres en décomposition était vite devenue irrespirable. Léonard décida donc de quitter la capitale. Il s’était rendu compte qu’il était allé beaucoup trop loin, et que l’humanité toute entière risquait de disparaitre par la faute de sa maudite invention. Mentalement, il envoya l’ordre de cesser les noyades. Mais il ignorait qui avait bien pu le capter. Il roula toute la journée, et fit une halte à Orléans, en bord de Loire. Le niveau du fleuve avait beaucoup monté, des essaims de cadavres formant des embâcles au droit des ponts, embâcles qui cédaient sans prévenir sous la pression de l’eau, créant des vagues redoutables, de mini-tsunamis. Il ne savait trop où aller. Finalement, il se décida pour Nantes, une grande ville qu’il connaissait un peu pour y avoir étudié la chimie lors de ses années lycée. Mais d’abord, faire une pause, dormir dans un hôtel qu’il ne paya pas, faute de personnel et dès le petit matin, prendre un copieux petit déjeuner tout aussi gratuit, qu’il dut préparer lui-même. Il reprit la route et, dans la matinée, longeant la Loire en voiture, il vit dans son rétroviseur la vague de débordement arriver, faite d’eau, de sable, de branches d’arbres et de corps démembrés, trop tard pour qu’il puisse réagir. La vague souleva la voiture, lui fit faire des tonneaux, puis la plongea dans le cours du fleuve. Léonard, à moitié assommé, battit des bras, ouvrit la bouche qui se remplit d’eau boueuse, et disparut au fond du lit de la rivière enfermé dans sa voiture cabossée coincée sous un tronc d’arbre. Ainsi s’effaça le maitre du monde.

A Paris, dans la ville étrangement silencieuse, sans la moindre circulation automobile, de petits groupes d’hommes et de femmes erraient, hébétés, comme éveillés en plein cauchemar, ne comprenant pas du tout ce qui s’était passé.
Un jeune couple traversa l’esplanade du départ de la gare Saint-Lazare, d’ordinaire si animée, et entra dans un grand magasin de loisirs. Les escalators fonctionnaient, mais ne transportaient personne. L’homme mit ses mains en porte-voix et cria :
— Il y a quelqu’un ?

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