La terre est mon jardin

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Image de Printemps 2019

Ce jardinier n’avait pas de jardin. Il n’avait pas de maison, de maison avec un jardin. Alors il cultivait le jardin des autres, dans les maisons des autres ! Il habitait un méchant appartement dans une cité HLM sans même un balcon. N’avait-il rien ? Être simple jardinier, c’était être pauvre. Les autres le pensaient. Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « J’ai le jour, la rosée, la fraîcheur du matin, les rayons du soleil, les rais de pluie, les après-midi indolentes, les soirées odorantes et les nuits dormantes. Je suis en phase avec la nature et le cycle circadien. Cette activité s’ordonne à l’horloge solaire et tempère les débordements humains. »
Comment faisait-il pour se satisfaire d’œuvrer uniquement dans les jardins des autres ? C’était un jardinier en jachère ! Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « Labourer, bêcher la terre, la ratisser, l’ensemencer, planter, désherber, éclaircir les cultures, regarder pousser les légumes du potager, les récolter, c’est un recommencement bénéfique pour nourrir les humains. Mettre les graines en godets, faire des plants, renouveler les fleurs annuelles, repiquer les bulbes et les rhizomes, entretenir les vivaces, tailler les plantes arbustives du jardin d’agrément, s’emplir de la palette infinie des couleurs et des nuances subtiles, s’enivrer des parfums et fragrances. Cette jouissance des sens rend heureux les humains. »
Il supportait la chaleur et les intempéries des journées durant, uniquement au service des autres. Il se satisfaisait de se protéger dans les cabanes de jardin au milieu des outils, n’avait-t-il aucune ambition ? Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « J’ai les saisons et leurs cycles. Alliées à la lune, chacune me dicte ma tâche. Ma mission séculaire a la régularité d’un métronome planétaire sans cesse déréglé par le temps qu’il fait, les cyclones, les vents, les marées, les frasques du climat, les gelées tardives, le manque d’eau, les pluies diluviennes. Je suis dans la permanence et l’adaptation quotidienne. Je ma cale au ciel et à ses planètes, il est mon maître. Quoi de plus cosmique pour les humains que de s’accorder à l’univers. »
Celui qui n’avait rien, un jour a été remercié. Ils n’avaient plus besoin de ses services ou si peu. Ils incriminaient la météorologie et l’éternel retour du même, le coût horaire du travail. Les uns se limitaient à un gazon pelé tondu par un robot où même la pâquerette n’avait pas le temps de pousser, d’autres mettaient une piscine à la place du potager, d’autres encore de la pelouse en plastique pour éviter d’arroser comme aux States. Et puis les fleurs, c’était de l’entretien, ils préféraient planter des arbres exotiques ou des cactus en plâtre !
Son emploi se raréfiant, lui n’était pas bien certain de vivre de son labeur. Alors il décida de partir sac au dos visiter les plus beaux jardins du monde. Il y avait tant de potagers, de clos fleuris, de parcs paysagers, d’arboretums et de serres en France, les cinq premières années furent occupées à la sillonner. Parfois il se faisait embaucher tant il devenait remarquable par ses connaissances botaniques, potagères et florales. Sur les chemins, par monts et par vaux, il apprenait à identifier les herbes sauvages et endémiques, les simples, les fleurs et racines comestibles, les plantes médicinales, l’arborescence spécifique des régions. Il avait le sentiment que la terre n’était qu’un immense jardin.
Bientôt il parcourut l’Europe, et quand il envoyait des cartes postales puis, se modernisant ,ouvrit un blog de « jardinier globe trotter » rencontrant un nombre croissant de visiteurs internationaux, ses anciens employeurs l’envièrent de s’être ainsi libéré de l’ancrage du propriétaire terrien et semblaient esbaudis de son rebond mondialisé !
Mais ce qu’ils ne comprirent jamais, c’est que le jardinier était resté le même homme ancré à la terre. Il avait juste décidé de ne rien posséder, c’est à dire tout ! La nature, le temps, l’air, l’eau et de faire de la planète son jardin, de cultiver son humanité.

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