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La terre est mon jardin

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Paco

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En compétition

Ce jardinier n’avait pas de jardin. Il n’avait pas de maison, de maison avec un jardin. Alors il cultivait le jardin des autres, dans les maisons des autres ! Il habitait un méchant appartement dans une cité HLM sans même un balcon. N’avait-il rien ? Être simple jardinier, c’était être pauvre. Les autres le pensaient. Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « J’ai le jour, la rosée, la fraîcheur du matin, les rayons du soleil, les rais de pluie, les après-midi indolentes, les soirées odorantes et les nuits dormantes. Je suis en phase avec la nature et le cycle circadien. Cette activité s’ordonne à l’horloge solaire et tempère les débordements humains. »
Comment faisait-il pour se satisfaire d’œuvrer uniquement dans les jardins des autres ? C’était un jardinier en jachère ! Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « Labourer, bêcher la terre, la ratisser, l’ensemencer, planter, désherber, éclaircir les cultures, regarder pousser les légumes du potager, les récolter, c’est un recommencement bénéfique pour nourrir les humains. Mettre les graines en godets, faire des plants, renouveler les fleurs annuelles, repiquer les bulbes et les rhizomes, entretenir les vivaces, tailler les plantes arbustives du jardin d’agrément, s’emplir de la palette infinie des couleurs et des nuances subtiles, s’enivrer des parfums et fragrances. Cette jouissance des sens rend heureux les humains. »
Il supportait la chaleur et les intempéries des journées durant, uniquement au service des autres. Il se satisfaisait de se protéger dans les cabanes de jardin au milieu des outils, n’avait-t-il aucune ambition ? Lui n’en était pas bien certain !
Il se disait : « J’ai les saisons et leurs cycles. Alliées à la lune, chacune me dicte ma tâche. Ma mission séculaire a la régularité d’un métronome planétaire sans cesse déréglé par le temps qu’il fait, les cyclones, les vents, les marées, les frasques du climat, les gelées tardives, le manque d’eau, les pluies diluviennes. Je suis dans la permanence et l’adaptation quotidienne. Je ma cale au ciel et à ses planètes, il est mon maître. Quoi de plus cosmique pour les humains que de s’accorder à l’univers. »
Celui qui n’avait rien, un jour a été remercié. Ils n’avaient plus besoin de ses services ou si peu. Ils incriminaient la météorologie et l’éternel retour du même, le coût horaire du travail. Les uns se limitaient à un gazon pelé tondu par un robot où même la pâquerette n’avait pas le temps de pousser, d’autres mettaient une piscine à la place du potager, d’autres encore de la pelouse en plastique pour éviter d’arroser comme aux States. Et puis les fleurs, c’était de l’entretien, ils préféraient planter des arbres exotiques ou des cactus en plâtre !
Son emploi se raréfiant, lui n’était pas bien certain de vivre de son labeur. Alors il décida de partir sac au dos visiter les plus beaux jardins du monde. Il y avait tant de potagers, de clos fleuris, de parcs paysagers, d’arboretums et de serres en France, les cinq premières années furent occupées à la sillonner. Parfois il se faisait embaucher tant il devenait remarquable par ses connaissances botaniques, potagères et florales. Sur les chemins, par monts et par vaux, il apprenait à identifier les herbes sauvages et endémiques, les simples, les fleurs et racines comestibles, les plantes médicinales, l’arborescence spécifique des régions. Il avait le sentiment que la terre n’était qu’un immense jardin.
Bientôt il parcourut l’Europe, et quand il envoyait des cartes postales puis, se modernisant ,ouvrit un blog de « jardinier globe trotter » rencontrant un nombre croissant de visiteurs internationaux, ses anciens employeurs l’envièrent de s’être ainsi libéré de l’ancrage du propriétaire terrien et semblaient esbaudis de son rebond mondialisé !
Mais ce qu’ils ne comprirent jamais, c’est que le jardinier était resté le même homme ancré à la terre. Il avait juste décidé de ne rien posséder, c’est à dire tout ! La nature, le temps, l’air, l’eau et de faire de la planète son jardin, de cultiver son humanité.

PRIX

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En compétition

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Christopher GIL · il y a
Mes voix pour ce jardinier passionné, on le sent bien! :)
j'ai également une histoire à lire si cela vous tente!

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DUCIMETIERE · il y a
Le bonheur n'est pas dans la possession mais dans la contemplation. J'aime, je vote.
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Paco · il y a
Lire aussi « L’Exil » dans les nouvelles
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Marie Quinio · il y a
C'est le second texte que je lis de vous, j'aime beaucoup votre façon de rappeler les valeurs simples et essentielles, la bonté, le sens du partage, ce qui fait de nous des humains... Cet homme qui sillonne le monde, et qui dessine les sillons de nos âmes sur cette terre d'où nous venons et où nous finirons. Bravo
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Lélie de Lancey · il y a
Un texte touchant et une belle leçon de vie : L'amour de la Nature est toujours bénéfique.
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Laurent Martin · il y a
Ayant pris jadis une année sabbatique pour parcourir le monde sans rien en poche et étant depuis jardinier amateur, je suis doublement touché par votre texte
Si l on rajoute la simplicité imparable du style qui fait mouche dès le début, je sème mes voix sans hésitation sur le terreau de votre page!
Par ailleurs, à y réfléchir plus en détails, je vois un parallèle opposé à l'Alchimiste de Cuello
Le bonheur n'est pas chez soi, il est partout... puissant!

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir et soutenir mon oeuvre:

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson

Laurent

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Samia.mbodong · il y a
Votre nouvelle est extraordinaire, car elle touche au sens de la vie.
Posséder ou non quelque chose. S’enrichir autrement que par l’argent.
Aujourd’hui on ne se pose plus ces questions en Occident et on voit bien l’impasse, le vide sidéral, le manque de sens, l’absurdité de cette vie.
Revenir à des choses simples comme vous le montrez si bien est une clef de la véritable réussite.
Bravo pour cette nouvelle, j’aime beaucoup.
Merci
Samia

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Littlesurf · il y a
Superbe de texte qui nous rappelle que la terre recèle bien des trésors. Mes voix sans hésiter.
Je vous invite dans mes bois, sous les chênes si vous en avez envie.

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Frédéric Rey · il y a
Touché par votre texte qui me rappelle le lointain souvenir d'une vie ancienne dans mes vignes du Lubéron...
Mes voix et une invitation à me lire.
Merci et à bientôt

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Artvic · il y a
Ne seriez vous pas ce jardinier qui cultive tous ces jolis mots! Bravo à vous.5*
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