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La teigne

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Quand elle traversait la grande rue, c’était à toute volée, ses souliers usés et crottés dévalant le trottoir. Elle sprintait, sans se soucier de bousculer quiconque. Elle donnait l’impression de fuir quelque chose et pour bien faire, elle avait sur la figure une expression permanente de culpabilité. Ça devait tenir à son nez retroussé et au pli amer formé par sa bouche. Elle aurait pu être jolie, si elle n’était pas si désordonnée dans toute sa personne. Le cheveu, pas lavé ni brossé en un carré grotesque et plat. Le dos voûté et les épaules vers l'avant, les genoux cagneux et recouverts de croûtes, les pieds minuscules qui rentraient vers l’intérieur. Le tout donnait une silhouette minuscule et fantomatique qui faisait rire l’ensemble du village.

Pour tous, elle était la teigne.

On peut parfois faire oublier son physique avec une personnalité aimable et attachante. Là encore, elle semblait ne pas connaître la politesse et avait un langage désastreux. Elle crachait à terre et lançait des regards froids. Souvent, elle tirait la langue.
Pour parfaire le tableau, elle était cancre. Pas moyen de comprendre la plus élémentaire des règles de grammaire ou encore d’appliquer des consignes simples. Ses cahiers étaient sales et raturés. Il manquait des pages à ces manuels. Pas soigneuse pour deux sous pouvait être ajouté à son tableau de chasse.
Ongles noirs, doigts gras, traces suspectes dans les plis du cou et derrière les oreilles. La douche devait la tenir en respect. Il se dégageait d'elle une odeur singulière, propre à elle, écœurante pour tous.
De sa bouche, où il manquait de façon criarde, deux dents de devant, sortait une voix nasillarde et désagréable.
Et que dire de son accoutrement ? Soit le pantalon traînait à terre, soit les manches du gilet étaient trop courtes. Elle devait aussi faire un élevage de mites tant ses vêtements étaient troués.
Elle ne faisait jamais ses devoirs et n'apprenait pas ses leçons.
Quand un adulte lui adressait la parole, elle ne le regardait jamais dans les yeux, agaçant au plus haut point son interlocuteur, aiguisant au passage sa fureur en restant muette, signe manifeste d'impolitesse.
Toute la journée, elle était la teigne. Toute la semaine. Toute l'année. Trois cent soixante cinq jours durant.
Au restaurant scolaire, elle provoquait l'hilarité de tous en avalant tout et n'importe quoi, dans des claquements grotesques et bruyants de mandibules. Même pas fichue de se tenir droite à table, de manger proprement et calmement.
« Poubelle de table » était son sobriquet pendant les repas. Désespérés et dégoûtés étaient ceux qui avaient le malheur de partager sa tablée.
Passons maintenant à ces voisins, deux charmants couples de retraités. Ces braves gens subissaient l’hécatombe en serrant les dents. Ils ne comprenaient sans doute pas pourquoi un petite fille puisse être ainsi. Ils flairaient son parfum de roublardise, sa sournoiserie aussi. Qu’est-ce qu’elle peut donner de la voix, la teigne ! On l'entend geindre à cent lieux à la ronde. On l’a soupçonne aussi d'avoir sévèrement dégarni les magnifiques pieds de framboises dont ils sont si fiers et qui leur réclament tant de soin. Que voulez-vous, c'est ça la nouvelle génération ?

ELLE

Elle est allée, en catimini, dans les toilettes publiques du village. Avec le petit pain de savon qu'elle a pris à l’école, elle a pu se débarbouiller un peu. Elle n'aime pas l’odeur de son corps sale. Après ces ablutions, elle se sent mieux. Elle passes ses doigts dans ses cheveux mais n'ose pas sourire à son reflet.
Vite, vite, il faut aller vite. Courir, foncer, dévaler les rues pour rentrer à l'heure. Éviter les punitions. Trente-cinq c’est pas la demie ! La paire de gifles bien assénée qui va avec. C'est un bon package en somme.
Les autres, ça lui fait peur. Les adultes la terrorisent.
« Tu les dégoûtes ! ». Elle sait bien qu’il a raison. Tout en elle est repoussant. Alors, quand l'adulte lui parle, elle n'en n’est pas digne. Elle baisse la tête et évite son regard. Il lui fait peur et quand elle est acculée, à bout de tout, elle se surprend à le détester. Alors elle attend d’être plus loin et elle tire la langue.
Les enfants, c'est encore pire. Elle les regarde , admire les jolies tresses de l'une, les souliers impeccables de l’autre...et tout ça la renvoie à sa médiocrité. Elle ne sera jamais comme eux. Alors elle les évite. Et ceux qui s’obstinent à vouloir frayer avec elle, elle les décourage. Si l'un d'eux possède trop, elle se sert. Elle n'a pas le choix. Elle est punie quand elle n'a pas ses affaires. Les jours plus durs elle les déteste, voudrait leur faire mal. Pourquoi sont ils dignes de vivre, respirer, exister ..et pas elle ?
Elle camoufle les gargouillis que son ventre vide fait.
Elle regarde l'horloge de la classe, priant que la petite aiguille se rapproche du douze le plus vite possible.
Les portes de la cantine ouvertes, elle se rue sur une table, dévore d’une main sa tartine et en chipe une autre à son voisin de table.
Entrée, plat, fromage, dessert...tout y passe. Vite, vite. Là aussi elle se remplit, pour que la faim la quitte un moment. Et des fois, elle glisse un peu de viande, un reste de tourte ou un quignon en trop dans sa poche. Pour plus tard.
Elle est rusée et douée. Cachée dans l'ombre de son jardin, tapie derrière les rosiers, elle rampe. Elle est si fine qu'elle passe aisément sous le grillage, à la manière d'un chat. Toujours tel un félin, elle se faufile dans le potager et cueille une tomate, même encore verte. Elle trouve que ça la remplit encore un peu. Et quand elle s'enhardit, elle prend des framboises et en fermant les yeux elle les mange. C'est bon, si sucré ! Elle sent même pas les larmes qui roulent sur ses joues. Elle se laisse aller. Remplir son ventre, ça lui comble un peu le trou béant d'amour qu’elle a en elle.
Mais déjà, il faut qu’elle rentre. Son verre à lui est vide.
« Remplit le ! Empotée ».
Elle essaie de s’éclipser, elle pense à ses devoirs qu’elle doit faire. Elle arrive même à commencer ses opérations. C’est dur de se concentrer avec le nœud d'angoisse qu’elle a dans son ventre. Mais le voilà qui surgit derrière elle, envoie valser son livre, renverse une goutte de vin sur son cahier. Elle voudrait tapoter avec un mouchoir mais il lui maintient la tête pour qu’elle soutienne son regard
Elle a guetté les premiers ronflements. Comme une souris, elle a marché sur la pointe des pieds. Elle est allé chercher ses restes de repas, à lui, dans la poubelle. Elle s’en ai léché les doigts. Elle essaie d'entrer dans la salle de bain. Elle est fermée.
« T'es comme un animal, pas besoin de te laver ».
Pourtant, elle se raccroche au peu d'humanité qu’elle a encore. Même si c'est un fil ténu. Son reflet dans le miroir lui fait peur. Elle a l'impression de regarder une étrangère.
Cette fille-là, c'est la teigne. Celle que tout le monde évite du regard, une aberration dans ce beau petit village.
Avec un peu d'entraînement on arrive presque à en faire abstraction.
Les gentils couples de retraités dorment sur leurs deux oreilles. Ils alimentent leur conversation autour d'un thé sur les drôles de cris entendus à côté. Ça perturbe le bon fonctionnement de leur journée. Ils n’ont pas envie de se poser de questions, ça les gêne un point c’est tout. Que cette gamine repoussante pousse des cris de douleur, ça ne les émeut pas outre mesure. Elle a le diable dans le ventre, ça se voit, à défaut d'avoir le ventre plein.

Qu'elle courre, seule, jusqu’au tabac du coin, chercher un paquet de gauloise sans filtre. Et sans bonjour ni s’il vous plaît avec ça !
Que ses chaussures soient trouées, qu'ils pleuve, que les trottoirs soient trempés.
Que ses joues soient trop creuses, ses ongles trop longs, ses côtes saillantes.
Qu'elle ne soit même plus un être à part entière.
Dormez braves, respectables et honnêtes gens. Dormez paisiblement.
Et surtout, surtout, fermez les yeux quand vous croiserez l'existence d' un enfant de l'ombre.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un joli texte qui prête à la réflexion.
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M. Iraje · il y a
On entend le cri derrière ce droit à l'enfance bafoué. Un texte sobre et fort !
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Artvic · il y a
Félicitations pour votre texte 🌹
Je vous invite à lire et aimerhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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AKM · il y a
Je m'abonne en espérant vous relire très bientôt. Un texte bien écrit !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte voué de simplicité ! Bien mené ! J'ai vraiment adoré vous lire ! Bravoo joli travail
Belle photo au passage
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Issouf Nassa · il y a
un peu triste, beaucoup poignant, tres beau cependant.
Je vous invite a decouvrir l'epopee d'un peuple d afrique https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Christian Guillerme · il y a
Bravo Sabrina ! Mes voix !
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Teddy Soton · il y a
Je viens de vous découvrir, j’ai pris une bonne claque mes voix +5
Avez vous lu ma Frénésie 2.0 ?

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Teddy Soton · il y a
Vous avez lu que la première partie de Frénésie, venez découvrir la suite en concours pour la matinale en cavale
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Chorouk Naim · il y a
C'est joli !
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Corinei · il y a
une gifle pour indifférence mes voix et je m'abonne
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