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La tapissière

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Evaprud

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Il est huit heures du matin, elle soulève le rideau et regarde par la fenêtre de sa boutique. Un dimanche ? Tous les jours de la semaine, que peut-elle faire d’autre ? La conversation, l’échange à tout prix – Vivre à travers la vie des autres, c’est devenu au fil du temps une drogue, un élixir de jouvence, une respiration qui la libère du quotidien.

Car chez elle, que peut-elle trouver encore ? : cette ombre qui désormais hante le passé, qui s’éteint peu à peu dans ce fauteuil, jour après jour, cette flamme qui vacille de plus en plus, cette gangrène qui les rongent tous deux résolument et inexorablement ; celui qui fut son merveilleux compagnon de route, exerçait avec elle le même métier, tournés vers la même passion, il faisait pétiller sa vie de multiples calembours, et depuis 50 ans, accompagnait ses mains de tapissière, cousait, façonnait, donnait naissance à de magnifiques tentures, des fauteuils à bras pour vous accueillir.

Partout des passementeries, des décors dorés, des pompons, des rouleaux de tissus sagement rangés en cascade et au milieu de ces falbalas, il trônait, penché sur son ouvrage, son regard pers et un doux sourire sur les lèvres, captant à travers la lumière de la baie, le regard des passants devenus des compagnons de route.

Lorsque ceux-ci franchissaient le pas de leur boutique, ils n’hésitaient pas à partager leurs vies, leurs malheurs, leurs craintes de l’avenir, leurs travers ;tout cela se faisait avec une bonhomie bienfaisante. Et maintenant que le malheur avait frappé ?


Le désert. Non, par abandon, mais plutôt par chagrin et pudeur  : comment communiquer avec lui consumé par la maladie dé-génératrice qui l’amoindrit de jour en jour, lui enlève un peu plus de dignité au fil du temps et semble seulement l’effacer peu à peu de la mémoire collective du village : La peur de la maladresse, cette lueur de pitié incontrôlable, qui viendrait encore ternir ces derniers instants.

Ils ne veulent se rappeler que de sa silhouette gracile et élégante qui descendait la rue, de ses beaux cheveux blancs auréolant son pardessus sombre, de la pétulance de son regard, de son humour, de sa finesse d’esprit qui était si jubilatoire. Sa compagne n’en est pas moins singulière par son humeur taquine et versatile, par son audacieuse et décalée apparence vestimentaire, mais tout aussi attachée à l’étude de l’âme humaine sous toutes ses coutures. Fine et allègre, courageuse et fière, elle continue seule et avec lui dans l’ombre, le combat pour l’amour, la vie. Et c’est ainsi que ce Dimanche, elle soulève ses rideaux,derrière la vitrine de son atelier, dans la rue encore désertée de ce petit bourg.
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Yves Le Gouelan · il y a
De l'amour, de la solitude et de beaux cheveux blancs, une vie, la vie.
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Ginette Vijaya · il y a
Un regard plein de bonté posé sur les habitants et leur vie , celle qui se passe derrière les rideaux .
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Paco · il y a
Délicat est le terme pour qualifier ce texte tout en retenue.
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Jeanne en B. · il y a
Quel joli texte. Tendre et délicat. Bonne journée.
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Evaprud · il y a
merci beaucoup jeanne
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