8 lectures

1

« Madame, bonjour ! Comme d'habitude ?
- Non, c'est mercredi, je garde mon petit-fils et c'est son anniversaire. Mettez
moi une demi-baguette et une viennoise. Et aussi une religieuse au café et une
barquette chocolat.»
Le petit garçon se retourne dans un sourire, c'est de lui qu'on parle.
D'ordinaire il est plutôt réservé, mais aujourd'hui, il se sent pousser des ailes
et brave sa timidité:
« Dis, mémé, je peux avoir une pochette-surprise géante ?
- Allez, dépêche toi d'en choisir une belle, mais tu ne l'ouvriras qu'à la
maison. »
Le petit garçon hoche la tête, entoure ses bras autour du cou de sa grand-
mère, comme lorsqu'ils jouent à être amoureux et lui dépose un « bisou collé »
sur le coin de la bouche.
Puis il reprend la chasse à la pochette, méthodiquement, il les sort une par une
pour ne pas les déchirer, il s'arrêtera lorsqu'il aura retrouvé celle qu'il avait
repérée le mercredi précédent et cachée à la vue des autres enfants.
En quittant la boulangerie, ses yeux sourient. Il la tient de ses deux petites
mains, de peur de l'échapper; elle paraît plus géante que dans son souvenir,
comme si elle avait grossi, mais c'est toujours la plus belle et la seule avec des
tâches noires... Comme les 101 Dalmatiens ! Sauf que sa robe est rouge au
lieu d'être blanche. Elle est légère, les petites surprises qu'elle contient, il en
est persuadé, ne sont pas comme les autres. Une pochette-surprise différente
pour un petit garçon qui se sent différent.
A présent, il est allongé sur le dos sur la moquette du salon, baigné par le
soleil de mai, il admire ce rouge écarlate qui se reflète sur son visage. Il
repousse au maximum l'instant où il devra se résoudre à l'ouvrir. A peine l'âge
de raison, mais il comprend déjà que le plaisir est plus intense s'il vient comme
une récompense.
Il l'examine à nouveau, plus attentivement, sur toutes les coutures. Tiens,
c'est bizarre, il jurerait que les tâches étaient des tâches et pas des ronds
noirs, oui mais jurer, c'est pas
bien, comme dit mémé...
« Bon alors, on l'ouvre cette pochette magique ? » Il sursaute, soudain tiré de
ses rêveries d'enfant par la voix de sa grand mère. Elle pose sur lui un regard
malicieux:
« Pourquoi magique ? C'est une pochette-surprise, pas pochette-magique, dit-
il en se redressant, intrigué quand même.
- Qu'est ce que t'en sais, mon lapin ? De mon temps, les bonnes surprises
étaient toujours magiques parce qu'on n'en avait pas souvent. Quand les
cloches de Pâques déposent des oeufs en chocolat dans le jardin, c'est bien
magique ? » Il regarde sa grand-mère et éclate de rire:
« Mais nooon, c'est toi et maaaman !
- Bien, puisque tu ne me crois pas, je te confisque ta pochette ! »
Elle fait mine de s'approcher, mais tire une chaise au passage et s'installe à
côté de lui:
« Alors, tu l'ouvres ? »
Le petit garçon commence par décoller soigneusement le morceau de scotch,
puis ouvre les rebords. A l'intérieur, une balle de double-page de papier-
journal. Dessous, un coton imprégné d'un liquide collant et sucré, peut être un
bonbon qui a fondu avec la chaleur.
Lorsqu'il soulève la deuxième balle, un pschiit se fait entendre, quelque chose
s'en échappe en frôlant le bout de son nez. Effrayé, il lâche la pochette. Une
drôle de bête de couleurs rouge et noire s'est posée sur sa main:
« Mémééé !
- Oh une bête à bon dieu ! Laisse la sur ta main. C'est un bon présage. Elle te
portera bonheur.
- Elle va pas me piquer, hein ?
- Mais non, n'aies pas peur. Elle est juste venue se reposer sur ta main, elle a dû
prendre la pochette pour une maison des demoiselles, comme on l'appelle
aussi. Son vrai nom est coccinelle. On dit que chaque point sur son dos indique
son âge. Tu as vu combien de points il y a sur son dos ? »
Le petit garçon compte: « Sept ! Elle a sept ans comme moi, dit il avec les yeux qui
brillent et un sourire aux lèvres, c'est mon amie alors ?
- Oui, c'est ton amie, elle est venue pour te faire ses hommages. Il ne faut pas en
avoir peur, et surtout ne jamais lui faire de mal, ni à ses amies qu'elle t'enverra en
visite tout au long de ta vie: la première coccinelle que tu rencontres devient ton
porte-bonheur pour toujours.
- Elle va rester avec moi tout le temps et voler autour de moi ?
- Non elle ne pourra pas rester car elle a beaucoup de travail, surtout avec l'été qui
approche. Elle aide les jardiniers à éloigner les pucerons qui mangent les fleurs, en
plus de voyager aux quatre coins de la Terre pour annoncer le beau temps... »
Comme si elle avait attendu que la grand-mère ait terminé, la coccinelle remue ses
antennes, court sur l'index du petit garçon qui lui sert de rampe de lancement pour
prendre son envol, virevolte au dessus d'eux et dans une dernière révérence file par la
fenêtre dans le ciel bleu.
« Tu as vu ce beau soleil ? Tu sais quoi, on devrait en profiter pour aller se promener
et faire honneur à ta nouvelle amie. »

Thèmes

Image de Très très courts
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,