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La Suppléante

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Joëlle Brethes

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FINALISTE
Sélection Public

Lise Valcourt s’humecta les lèvres et parcourut la classe d'un regard tranquille un peu distant...
Les gosses, neuf grands garnements que le même échec scolaire et la même agressivité avaient rassemblés dans cette section, examinaient, bouche-bée d’admiration, leur nouvelle éducatrice. Fait exceptionnel, ils avaient sorti leurs affaires et attendaient, bras croisés, en silence.

Dans la salle voisine, une réunion entre le Principal et les huit éducateurs des autres sections de l'établissement allait commencer, mais ses participants avaient du mal à se concentrer. Ils avaient entendu la « nouvelle » entrer et fermer la porte de la classe, des sacs s'ouvrir, des chaises racler le sol... Ils « écoutaient » maintenant le calme inhabituel de cette cage aux lions dont personne n'avait voulu se charger.
Le Principal toussota, ce qui fixa un court instant sur lui le regard de ses subordonnés, mais il ne prit pas la parole. Les autres non plus. On malmenait des feuilles de papier et des stylos, on se dévisageait avec appréhension et surtout, on essayait de deviner ce qui se passait de l’autre côté du mur.
Le calme persistait dans la petite salle de classe et le murmure lénifiant qui traversait la cloison indiquait que l'enseignante se présentait, donnait ses consignes et faisait de la morale. On l'avait prévenue qu'elle risquait d'en baver. D'ailleurs, pour bien lui mettre les points sur les « I » on lui avait remis le dossier de la classe. Enfin... une partie du dossier.

– Tout de même, protesta Yves Dunan, le doyen de l'établissement, on ne confie pas de tels monstres à une petite auxiliaire ! C'est inhumain ! C'est...
– Elle serait à vous, cette classe, si vous l'aviez acceptée ! aboya le Principal. N'avez-vous pas fait intervenir le syndicat pour échapper à cette corvée ?
– Certes, fit l’enseignant confus.
– Qui d'entre vous se serait dévoué ? Vous, Monsieur Bertin ?
– Seigneur non ! fit l'interpellé avec horreur.
– Vous, Monsieur Valence ?
– Il n'en était pas question ! répondit le vieux garçon d'une voix rêche en contemplant avec fureur son supérieur par-dessus ses lunettes à double foyer.
– Vous voyez bien ! De toute façon, je n'y peux rien si on nous a envoyé cette petite. J'avais expressément demandé un homme... Les hommes sont moins vulnérables dans ce genre de situation.
– C’est vrai, intervint l'une des cinq femmes qui complétaient l’équipe, mais ils ne supportent pas longtemps la pression. Nous en avons vu défiler sept en trois mois. Et ils ont fait une triste réputation à notre établissement qui n'en avait vraiment pas besoin.
– Ah ! ils ne sont pas fous, au rectorat ! maugréa le Principal ; ils ont bien constaté que les femmes étaient plus... pugnaces. Deux seulement se sont succédé après les sept démissionnaires. Et elles ont tenu le coup de longues semaines avant de... de... de nous quitter.
Il y eut un malaise à l'évocation pudique des faits. Les yeux se fuyaient, plongeant sur le carrelage ou se faufilant, par la fenêtre, au-delà de la cour, au delà du gros portail de fer forgé, entre les arbres de la forêt bien verte qui s'étendait à perte de vue.
– Une mignonne petite jeune fille comme ça, quand même, quel gâchis ! soupira Luc Valence, manifestement séduit par sa jolie collègue nouvellement embauchée.
– Faut-il vraiment dramatiser ? protesta le Principal. Nous tâcherons d’être plus vigilants. Nous avons appris à prévoir l'arrivée de ces... de ces crises collectives.
– Nous n’avons rien vu venir du tout pour la précédente, protesta Yves Dunan, et la pauvre petite...
Chacun frissonna. Les yeux repartirent vers la forêt, là où deux rectangles de terre maladroitement cachés sous des branchages attestaient les tragédies dont on ne parlait qu'à mots couverts.
– Ne soyons pas pessimistes, se renfrogna le Principal. Après tout, il n'est pas impossible que tout se passe bien : il reste si peu de temps avant les congés d'été.
– Trois semaines ! grimaça René Bertin. Exactement trois semaines. Et ça peut paraître long, trois semaines !
– Je sais, opina le Principal d’un air soucieux... De toute façon, reprit-il avec une dureté soudaine qui fit sursauter ses collègues, nous ne sommes pas là pour nous apitoyer sur le sort d'une petite suppléante qui, d'après le rectorat, connaissait notre établissement et à réclamé le poste. Le sujet est donc clos ! Il est temps de débuter cette réunion. Le troisième trimestre tire à sa fin et...
Résignés, les éducateurs ouvrirent leurs dossiers. De l'autre côté, un léger brouhaha indiquait que les choses suivaient un cours normal.

Lise s'était assise sur l’une des tables du fond de la classe. De cet observatoire commode, elle contemplait avec un sourire ambigu les neuf nuques studieuses penchées sur les tables de bois clair. De temps en temps, l'un des gamins se retournait et elle fronçait les sourcils pour le renvoyer à sa feuille d'exercices.
Elle ricana intérieurement en évoquant la gêne du Principal et ses conseils embarrassés pendant qu’il la conduisait dans cette salle aux murs pastel où elle avait tout de suite repéré comme une odeur de sang. Légère. Indétectable pour un odorat normal.
De dos, les gosses avaient l'air normaux, mais de face, les neuf paires d'yeux à l'iris jaunâtre de chien sauvage étaient... surprenantes. Surprenantes pour quelqu'un de non averti, bien sûr, pas pour elle ! C'était tout à fait ce à quoi elle s'attendait...
Elle regarda sa montre. Il était à peine dix heures mais l'agitation qui se propageait dans les travées était un rappel à l'ordre plus impératif que n'importe quelle sonnerie. Il fallait qu'elle change d'exercice. À moins que...

« Alouette gentille alouette.. » entendit-on soudain fredonner avec ardeur.

Le Principal sursauta. Le chant maléfique préludant aux horreurs habituelles venait de débuter. Déjà ! Un premier jour ? Impossible !
C'était si parfaitement possible que, dans la salle voisine, le chœur allait bon train.
– Mais... N’est-ce pas elle qui mène le chant ? s'étonna Yves Dunan.
– Vous avez raison, c'est étonnant, coassa le Principal. Les autres ne chantaient pas, les pauvres... Elles auraient été bien incapables de le faire.
– Il faut intervenir, balbutia Luc Valence devenu aussi pâle que sa chemise immaculée.
– Vous êtes fou ! Quand ils sont déchaînés, rien ne peut les arrêter, chevrota Zoé Davres qui aurait volontiers pris ses jambes à son cou si elle n'avait craint de rencontrer l’un des énergumènes dans le couloir.
– Il faut avertir la police, fit calmement René Bertin ; nous aurions dû le faire depuis longtemps...
– Je ne veux pas aller en prison, sanglotait Bella Favres. Attendons un peu : ils vont peut-être se calmer...
– Bien sûr, mais à quel prix !
De l'autre côté, on continuait de plumer gaillardement l'alouette...
– Vous n'avez pas l'impression, murmura Zoé...
– C'est vrai, fit le Principal : il y en a qui se sont arrêtés de chanter ; qu'est-ce que ça veut dire ?
– Qu'ils sont occupés à la mutiler, pardi ! explosa Yves Dunan. Nous allons vraiment les laisser faire comme pour les deux autres ?
Et chacun de repartir par la pensée vers la forêt ou deux cadavres pleins d'ecchymoses nourrissaient de jeunes pousses printanières...
– Vous croyez qu'ils vont aussi l'énucléer ? hoquetait Léa Cohen...

« Et le bec, et le bec et la têt', et la têt’, ah... Alouette... »

– Mais... il n'y a plus qu'un gamin qui chante avec elle, fit soudain remarquer Yves Dunan. Je me demande...
Et il se rua dans le couloir suivi par tous ses collègues.

Quand il poussèrent la porte de la classe devenue comme par magie silencieuse. L’odeur métallique, plus forte que d’habitude, les prit à la gorge...
Lise, était seule dans la salle.
Adossée au vaste cagibi destiné au matériel pédagogique, elle reprenait son souffle en essuyant, sur sa robe, ses longues mains ensanglantées...

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Michel 48 · il y a
Délicieusement noir. J'ai adoré
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Joëlle Brethes · il y a
Bonjour, Michel, c'est très gentil à vous d'être venu me lire :) Je vous souhaite une excellente journée !
A bientôt j'espère.

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Alizée Le Pocher · il y a
C'est trop bien ! Mais on se demande ce que sont ces élèves quand même.

Je participe aussi, mais côté Fanart, si ça t'intéresse de jeter un œil ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/cetait-un-poil-de-chat-7

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Joëlle Brethes · il y a
Merci d'être venue me lire, Alizée. Je ferai bien sûr de même dans la journée :)
Bon dimanche.

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Alizée Le Pocher · il y a
Merci beaucoup !
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Nico49 · il y a
Le rectorat avait raison, les femmes sont plus...pugnaces. Lise en est la preuve. Bravo!
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Joëlle Brethes · il y a
Mais il y en a qui n'ont pas pu continuer (hélas !) à exercer leur pugnacité ! :( ;-)
Merci, Nico49 et… à bientôt j'espère pour d'autres textes sur l'une ou l'autre de nos pages respectives :)

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Patrick Gibon · il y a
a luette... ils ne risquent plus de gazouiller ces charmants bambins si Lise a bien œuvré jusqu'au fond de la gorge! ma voix.
si vous ne craignez pas d'y perdre des plumes, j'ai des textes, notamment en ttcourts, "le jardin des délices" et "la plage".

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Joëlle Brethes · il y a
Ma suppléante et moi vous remercions, Patrick.
Je suis bien sûr allée sur votre" Plage" avant d'aller voir à quoi ressemblait votre "Jardin des délices" et je n'ai pas été déçue !
Bonne fin d'après-midi et… à bientôt j'espère ! :)

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Patrick Gibon · il y a
merci beaucoup Joëlle!
que va devenir la suppléante, publiée j'espère? youpi! si c'est le cas!, tenez-moi au courant alternatif, ça m'électrise!
j'ai vu et lu vos commentaires sur mes textes, y ai répondu, ainsi que vos votes généreux!
quand vous aurez le temps, jetez un coup d’œil sur les autres hors compét, de factures différentes mais qui pourraient aussi vous intéresser et qui ont besoin désespéramment de lectures, les pôôôvres!! biètes laissées en laisse pour compte de bilan conte table quasi nul vu que jugés "non kon pet ti tif' -je n'en ai aucune amertume, que short décide de ses choix éditoriaux, bons ou mauvais, je n'ai aucun jugement de valeur à ce sujet, déjà bien d'en avoir deux en compét, même si je n'ai aucune chance pour le final, peu importe, pas mal de gens lisent, me font des commentaires enthousiastes pour une bonne partie VRAIS et pas de "pure tactique électorale" et ça me réchauffe le corazon!-.
j'ai aussi, comme vous, plusieurs cordes à mon arc, cf. "création, vision 2", sans forfanterie je l'affirme, j'espère, de ma part sur mon propre bouleau sans peu plier!
je lirais aussi, dès que pot cible, d'autres histoires de vous à ne pas dormir debout et vous ferais des commentaires, pas kon menteur! ,
très cordialement, patrick,

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Aspho d'Hell · il y a
Quel plaisir de vous retrouver, Joëlle ! De plus, j'adore vraiment ce texte !
Pour le coup, vous auriez même pu emprunter mon ancien pseudo, il aurait collé parfaitement pour cette histoire !

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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi… C'est vrai ça !
A très bientôt, mon amie. Tu as manqué à beaucoup d'entre nous ! :)

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Aspho d'Hell · il y a
Oui hein ;) Je ne dis pas que des bêtises.. bon beaucoup, c'est vrai, mais quand même :p
Oui, je repasserai vous lire bientôt. Je sais pas encore où je vais trouver le temps de passer partout, mais j'y arriverai (il paraît qu'avec de la volonté, on peut tout faire !) xD
Et, pour ce qui est de la fin de votre réponse, ça me fait très plaisir de lire ceci. Merci. Cela me touche beaucoup. Mais vous m'avez manqué également, c'est d'ailleurs pour cela que je suis revenue (et aussi parce que Vivian n'a pas lâché le morceau (rires) mais, il a bien fait, je suis contente de vous "revoir" tous)

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Ode Colin · il y a
Juste génial, on se demande jusqu'au bout ce qui va se passer... que font ses méchants élèves, et finalement la chute.... ah j'ai adoré ! Votre texte m'a fait pensé à une nouvelle de King (pourtant assez différente, mais l'ambiance m'y fait penser) "laissez venir à moi les petits enfants" qui se trouve dans le recueil Rêves et cauchemars. Je pense que vous allez aimer.
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup l'ambiance des nouvelles et romans de Stephen King. Je ne me rappelle pas avoir lu le texte dont vous m'avez donné le titre, mais je vais vérifier… Merci ! :)
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Arwen James-Keltton · il y a
Votre texte m'a captivée ; bravo !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci d'être allée le voir avant sa disparition programmée dans peu de temps : j'essaie de ne pas laisser trop de textes sur ma page pour ne pas décourager les lecteurs de passage ;-)
Bonne fin d'après-midi :)

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Joëlle pour ce beau moment de lecture qui m'a captivée. L'histoire est originale et bien racontée. La chute est superbe !
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Joëlle Brethes · il y a
C'est très gentil, merci beaucoup !
A très bientôt sur votre page : je crois que je ne suis pas allée y faire un tour depuis longtemps :)

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Ratiba Nasri · il y a
De rien ! Oui, et vous êtes la bienvenue ;-) Belle journée !
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Joelle ( ^_^)
Mais quelle histoire ! Je n'avais pas lu la thématique ou la catégorie avant d'arrivée à la phrase imposée. De mes doutes du début quant à l'endroit où vous vouliez me mener, il n'en est plus rien resté. J'ai alors attendu progressivement la venue des évènement et je ne n'ai pas été déçue. Il y a une sorte d'ambiance malsaine qui s'installe progressivement en grandissant. J'aime vraiment beaucoup. En peu de mot sur le personnage et surtout en témoignage des autres personnages aveugles de la scène, vous avez su rendre une histoire avec une ambiance vraiment intéressante. Votre proposition de lecture fût excellente, je vous en remercie ( ^_^)
Ce genre de récit noir est un genre que vous aimez pratiquer ?

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Joëlle Brethes · il y a
Merci J.K. (comment puis-je vous appeler : JigoKu ? Kokoro ?)
En fait, j'écris dans tous les genres et tous les styles mais j'aime le métissages (policier/SF, policier/fantastique ; noir/sanglant, noir/humoristique…) en bref, je ne sais pas écrire vraiment guimauve même si certains de mes textes (mes contes par exemple) sont nettement moins marqués… Quand vous m'avez demandé de vous suggérer un texte, j'ai hésité et vous ai dirigée sur le plus récent en ligne… :)
Merci encore !
Bonne journée.
A bientôt...

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JigoKu Kokoro · il y a
Le prénom utilisé ici est Kokoro mais vous pouvez parfaitement abrégé en JK, c'est ce que font la plupart des gens (et moi même quand je signe un message) ( ^_^)
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Thara · il y a
Re-vote...Bonne chance pour votre texte.
+ 5 voix !

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Joëlle Brethes · il y a
C'est très sympa, merci, Thara ! A bientôt pour d'autres textes :)
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