La soie, la paille

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J’aurai pu naître dans des draps de soie.

Mon père était un très riche propriétaire terrien. La moitié de la vallée lui appartenait. Mais non content de cette richesse locale, il était parti visiter le vaste monde et en était revenu plus riche encore, désormais à la tête de milliers d’hectares situés en des lieux que personne ici n’était en capacité de situer sur une carte.
Mon père était si puissant que rares étaient ceux qui osaient s’opposer à lui.

Je suis né dans une grange, à même la paille, une nuit d’hiver où la neige tapissait le sol.
C’est dans cette même grange que mon père avait séduit Lison, la petite bergère, ma mère.
En ce temps-là, on disait séduire pour ne pas dire violer.

La Lison, elle était jeune et jolie, avec ses cheveux tout bouclés. Du haut de ses treize ans, elle promettait de devenir un beau brin de fille.
Il faisait très chaud ce jour-là. C’était le plein été. Elle vaquait à ses occupations, comme tous les jours. Elle avait tellement chaud que de temps en temps elle allait au puits, tirait péniblement un seau et s’aspergeait : les jambes, le cou et un peu dans son décolleté naissant. La fraicheur de l’eau la faisait vaguement sourire.
C’est à ce moment-là que mon père vint à passer. Le spectacle était ravissant. Il n’hésita pas une seconde. Il descendit de son cheval sous l’œil admiratif mais vaguement inquiet de la petite...
Puis il rentra chez lui, satisfait, repu, léger.
Le soir, il s’endormit très vite, en paix, dans ses draps de soie.

Quand elle a senti tout son ventre se durcir, la petite Lison n’a pas eu peur. Elle savait. Maintes fois, elle avait assisté à la naissance des petits agneaux.
Elle a quitté sans bruit la petite mansarde où elle passait ses nuits et s’est réfugiée dans la grange.
Partagée entre la douceur de l’odeur de la paille et le souvenir des yeux de mon père dans les siens, elle a attendu, les mains posées sur son ventre qui durcissait en cadence.
Malgré le froid, elle transpirait.
Quand elle a senti la petite forme chaude et gluante s’échapper de son corps, elle s’est sentie libérée. Elle a pris le gros couteau qu’elle avait amené avec elle et elle a coupé d’un coup sec ce qui les reliait.
Puis elle a pris la petite chose dans ses mains, l’a recouverte d’un peu de paille. L’a emmitouflée dans un petit drap de soie, qu’elle a sorti de sous une botte de foin.
Elle a essuyé la sueur sur son front, d’un revers de manche.

Et puis, elle est sortie dans la cour. Lentement, elle s’est dirigée vers le puits.
Elle a tiré péniblement un seau et s’est aspergée un peu, malgré le froid : les jambes, le cou, le visage.

Puis elle s’est baissée. Elle a ramassé un gros caillou et l’a déposé dans le seau. Enfin, elle a déposé l’enfant qui pleurait dans le seau et elle a lâché la corde.

Et lentement s’en est allée.
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Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Une image du désespoir d'une humble violée. On peine à le croire, mais pourtant, de nos jours, on trouve encore des nouveaux nés dans des sacs poubelles. c'est l'enfant indésirable qui parle. Afin d'en atténuer la dureté? On ne peut ignorer ce texte porteur, peut-être, d'une émotion à la lecture d'un de ces faits?