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La sirène

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Ramoilian

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Il faisait beau ce jour-là. En vacances chez sa tante Adèle, Benoît ne s’ennuyait pas vraiment mais il n’avait pas grand-chose à faire car ses cousins n'étaient pas là et il n'y avait pas beaucoup de jouets dans la maison. Et puis tante Adèle était un peu sévère, elle n’aimait pas qu’il se salisse ou qu’il rentre avec les genoux écorchés par les ronces. « Qu’est-ce que dirait ta mère si elle te voyait comme ça, mon garçon ? Va vite te débarbouiller ! ». Benoît espérait donc que ses cousins Marc et Julie allaient bientôt arriver et en attendant il allait souvent se promener sur la plage, que les touristes n’avaient pas encore envahie. Il y avait des petites criques avec des rochers et c’était amusant de chercher des coquillages. Ce n’était pas très loin, juste de l’autre côté du bois de pins.

Un jour qu’il était penché au-dessus de l’eau pour observer un petit crabe rose, il entendit tout d’un coup une sorte de chanson, une voix de fille qui chantait doucement une drôle de mélodie. C’était joli. Il se redressa pour voir d’où venait cette voix. Là, tout près, il aperçut d’abord de longs cheveux blonds, puis une grande queue de poisson alors bien sûr, il eut peur mais la curiosité l’emporta. Il s’approcha et découvrit une ravissante créature qui lui souriait. Il ne savait pas quoi faire : se sauver ou lui parler ? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
- Bonjour, je m’appelle Doria.
Elle ne lui demanda pas son nom mais il était tellement sidéré et charmé qu’il n’y fit pas attention. Il ne connaissait pas grand-chose aux filles, c’est vrai. A dix ans, c'est plutôt normal, et puis les garçons trouvent qu’elles n’ont aucun intérêt, mais celle-ci, c’était bien autre chose. Il ne pouvait s’empêcher de regarder sa queue de poisson. Tante Adèle aurait dit : « C’est malpoli de dévisager les gens comme cela. » mais elle, Doria, cela la faisait rire et elle agitait sa queue dans l’eau comme pour le taquiner. Puis elle le regarda droit dans les yeux. Elle avait de beaux yeux verts.
- Il n’y a pas d’arbres dans la mer, dit-elle d’une voix songeuse.
Il n’y avait rien à dire à cela. Ce n’est pas une question qu’on se pose, d’habitude, les arbres dans la mer.
- Tu m’emmènes dans le bois, dis ?
Il avait espéré qu’elle voudrait le connaître un peu, jouer avec lui, peut-être, mais non, elle fixait les arbres derrière lui. Il se serait pourtant volontiers déshabillé pour nager dans l’eau avec elle. Il était un peu déçu. Et puis elle ne pouvait pas marcher, cela ne marche pas, les poissons. Il fallait la porter. Elle était bien jolie, c’est sûr, mais il allait sentir le poisson et tante Adèle n’aimerait pas cela du tout. « Où es-tu encore allé te fourrer ? » dirait-elle.
Doria lui fit encore un de ces sourires auxquels on ne peut pas résister alors il la prit dans ses bras mais ce n’était pas facile alors il l’emporta sur son épaule comme un paquet. Ce n’était pas très romantique mais elle riait en gigotant, ses grands cheveux blonds au vent. Quel travail ! En plus, il fallait grimper un peu sur le sol couvert d’aiguilles de pin bien sèches et glissantes. Quand il était sur le point de tomber Doria riait de plus belle, comme si c’était drôle de tomber en transportant une sirène !
Il atteignit enfin le bois de pins aux branches basses.
- Tu veux bien m’asseoir sur une branche ?
Évidemment, c’était mieux que par terre. Doria se balançait en découvrant le paysage tout autour d’elle. Elle était ravie et ne faisait plus du tout attention à Benoît, qui commençait à se vexer.
- Tu sais, je suis toujours sous l’eau alors être au-dessus, comme cela, tu ne peux pas savoir comme c’est différent. Non, tu ne peux pas t’imaginer parce que toi, tu ne peux pas vivre dans l’eau, n’est-ce pas ?
- Mais si je pourrais, avec des bouteilles de plongée et tout cela.
- Ce n’est pas la même chose, dit-elle d’un ton un peu dédaigneux.
Et elle continuait à regarder mais Benoît, lui, il le connaissait par cœur, ce bois. Il n’avait rien d’extraordinaire, rien du tout. Cela l’agaçait un peu qu’elle s’intéresse tant à ces arbres idiots, et même aux bateaux qui étaient comme des petites taches blanches au loin sur la mer, plutôt qu’à lui. Il l’avait portée jusque là, quand même.
- D’habitude je ne vois que les quilles des voiliers, tu sais. Si j’approchais plus près les gens auraient peur, ou bien ils voudraient m’attraper et certains voudraient même me faire du mal. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit alors je fais attention. Ce n’est déjà pas facile d’éviter les filets des chalutiers. Cela peut être dangereux, la mer, tu sais. Toi, j’ai tout de suite vu que tu étais gentil.
Tout d’un coup Doria poussa un cri.
- Oh la la, mes écailles ! Regarde comme elles deviennent toutes sèches avec cette chaleur ! Oh la la la, vite, il faut que tu me ramènes à la plage. Vite !
Elle ne riait plus du tout. Ses écailles luisantes aux couleurs irisées étaient maintenant toutes ternes quand il la déposa dans l’eau. Doria lui fit un geste d’adieu et disparut sous une vague.
« Au fond, les sirènes, il vaut mieux les laisser dans la mer. » se dit-il. « Si j’en rencontre une autre, je veux bien bavarder avec elle mais plus question de se promener. C’est moi qui irai nager. » Et il se dit qu’à Noël il demanderait de quoi plonger sous l’eau.

Tante Adèle ne manqua pas de renifler en fronçant le nez quand il rentra pour le goûter. Il ne lui raconta rien de cette aventure, bien sûr : elle n’aurait jamais voulu le croire et l’aurait sans doute accusé d’inventer une histoire à dormir debout.
Cependant, il ne cessa de penser à Doria et il rêva la nuit du sourire enchanteur, des longs cheveux blonds et des grands yeux verts de la petite sirène.

Le lendemain, il retourna sur la plage mais elle n’y était pas. A tout hasard Benoît jeta dans l’eau une poignée de pommes de pins qui s’éloignèrent du rivage, portées par les vagues.
« On ne sait jamais. Peut-être qu’elle les verra flotter, avec leurs petites écailles en bois. Peut-être qu’elle se souviendra de moi. Peut-être.. »

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