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La sentinelle

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Pénélope

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Je suis à leurs côtés mais ils ne semblent pas me voir. J’entends mais quand je parle mes mots semblent se perdre dans l’air et le temps. Est-ce ma voix trop faible, ma bouche trop petite, mes lèvres trop molles, mon visage trop lisse, le mal-à-propos de mes paroles ? Je me contente donc de tenir le livre de ce que je perçois. Si je n’étais pas là, qui raconterait leur histoire, pour qui existeraient-ils vraiment ? Je suis leur enfant, né probablement d’un malentendu. Mais je les unis. Sans moi, leur relation se délite, ils se retrouvent face à leurs petites cruautés respectives. Je les garde d’eux-mêmes. Je suis à la fois inexistant et essentiel. Ils se reconnaissent en moi mais je les vois comme des étrangers, ignorants de mes désirs et sentiments. Ils ont décidé qui j’étais. Je ne leur en veux pas. Ils ont besoin de moi.

J’attends. Serais-je un jour capable de déployer mes ailes, de pousser mon cri, de déchirer le voile gris qui me cache, de sortir des replis de mon inexistence ? Il vieillit, elle se ternit. J’imagine leur disparition avec effroi. Et s’ils devenaient alors les sentinelles invisibles de ma vie, me suivant à jamais de leurs yeux qui ne voient pas ?

Dans ma chambre, on a condamné la petite porte qui donnait sur le toit. Par sécurité. Je l’empruntais régulièrement les nuits d’été pour aller visiter mes amis les chats. Je m’allongeais sur la terrasse encore chaude et je les regardais évoluer sous la lune et les étoiles. Je voyais leurs yeux briller dans le noir et je sentais leurs queues qui venaient me frôler. J’imitais leurs mimiques, je me fondais dans leurs corps souples et élégants et m’entraînais à être l’un d’eux. Des étagères ferment maintenant l’ouverture. J’y ai rangé les livres où sommeillent les personnages qui m’inspirent et que j’aime imaginer rêvant de les incarner. A chaque fois que j’en ouvre un, c’est comme si j’ouvrais une petite fenêtre sur ma liberté perdue.

Oh, je ne suis pas vraiment prisonnier ! Je n’ai qu’à franchir la porte de ma chambre pour me retrouver dans le monde. Mais ce n’est pas « mon » monde. C’est un monde où je n’ai pas le choix, où le rôle d’enfant calme et réservé m’a été imposé. C’est le début des questions indiscrètes dont on n’attend pas vraiment de réponses, des conversations d’adultes, des complications de couple, des jacasseries ou radotages dont je suis exclu et auxquels je n’aurais d’ailleurs rien à répondre ou ajouter. C’est alors que, muet, je m’exerce à prendre un regard de chat. Le voient-ils ? Si j’avais de mauvaises intentions, si je faisais de mauvais coups, on pourrait me dire fourbe ou sournois mais je n’ai ni malice, ni rancœur, ni rage. Je suis en attente. C’est tout.

Quand mes parents reçoivent des amis ou les jours où la famille s’élargit, je suis plus que jamais en veille .Les regards se croisent mais ne croisent jamais le mien. Des mots s’échangent mais ne m’atteignent jamais vraiment comme si j’étais protégé par des ondes. Si je perce le mur de mon silence, on réinterprète mes paroles en disant à peu près la même chose que ce que j’avais voulu exprimer, comme si je parlais une langue étrangère. C’est à la fois mieux dit et incomplet. Puis vient le moment où, l’alcool aidant, le niveau sonore monte et toutes les langues se délient en même temps. C’est alors que je prends mon poste de vigie devant la mer houleuse que devient la tablée. Je guette l’esclandre, le scandale, le mot de travers, la position trop affirmée qui va déclencher la tempête. Je ne la crains pas. Je sais qu’elle va vite retomber. Je m’en amuse. Je suis au théâtre, aux premières loges, au théâtre de la vie !

Mais aujourd’hui tout peut changer. J’ai décidé de quitter mon poste de garde pour aller au combat. J’ai peur. Je serai en première ligne, livré à des centaines de regards et de jugements. Ils sont là, dans l’ombre. Ils guettent tels des sentinelles. Ils tendent l’oreille. Ils m’écoutent ! Il est vrai que je parle une autre langue, celle de Molière. Malgré les mots étranges que j’emploie parfois, ils me comprennent. Je parle de « clystère » et ils rient. Je n’ai plus peur, je ne suis plus moi, je suis Argan. On m’a affublé d’un drôle de bonnet de nuit et d’un joli peignoir satiné et ça leur plaît. Voici Toinette. Elle me parle, elle me gronde, elle réagit à tout ce que je dis. Je me sens bien dans ma nouvelle peau. Je prends confiance dans mon fauteuil de faux malade .Je me sens vivant. Je suis dans la peau d’un personnage imaginaire et je ne suis jamais senti aussi réel. Je perçois à peine leurs ombres multiples dans l’obscurité tandis que l’on ne voit que moi.

La pièce est finie. Ils applaudissent. Ils crient «  bravo ! ». Il en manque deux. Mais peu importe. J’ai trouvé ma voix et ma voie. Je veux être acteur.
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Françoise Mornas · il y a
J'aime énormément ce texte, peut-être parce qu'il réveille en moi certaines sensations d'enfance, lorsqu'on est observateur silencieux et solitaire du monde des adultes. Puis lorsqu'on se cherche. Les sentiments de l'enfant sont finement observées et transcrites, c'est vraiment un très beau texte.
Je me permets de vous inviter à passer sur ma page, si vous le voulez bien.

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Pénélope · il y a
Merci d'avoir compris mon personnage.
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M. Iraje · il y a
Toute la solitude du monde, à l'heure des "bravo" ;.
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Ginette Vijaya · il y a
Un texte particulier qui explique avec précision le cheminement d'une conscience qui se cherche et qui à travers le jeu d'un rôle devient déterminant pour un enfant .
Une écriture qui suit les questionnements d'une pensée .

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michel jarrié · il y a
Vous vous fondez à merveille dans la peau de votre personnage. On vit vos mots. Et puis au bout de cette non-existence...l'envolée belle !!! Bravo.
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Pénélope · il y a
Merci d'avoir apprécié ce petit texte inspiré d'enfants introvertis qui se nourrissent de l'observation de ce qui les entourent, qui cultivent leur imaginaire et explosent quand ils finissent par trouver leur moyen d'expression à travers l'art.