2
min

La sauce Jean-Pierre

Image de Juliane Ginger

Juliane Ginger

20 lectures

0

Les convives sont debout les uns à côté des autres, bien rangés comme des allumettes dans une boîte devant le comptoir. Si sages, si assertifs, ils attendent ce qu’on leur a promis.

C’est quoi déjà ? Ah oui !... un plat délicieux préparé par Jean- Pierre le chef Français, celui dont on parle partout ici et qui a fait fortune aux States.

Il est là avec sa moustache qui lui donne un air presque cérémonial et son grand tablier blanc, spatule en main, il tourne inlassablement un liquide jaunâtre dans une casserole.

D’autres sont là, autour de lui, l’un avec une serviette, l’autre avec une bouteille d’eau. Il a sa cour ou plutôt ses petites mains qui, le regard inquiet, le scrutent en attente du moindre mot ou sourcillement qu’ils devront immédiatement décoder comme un ordre à exécuter.

Je suis parmi les convives, impatiente mais surtout amusée, je feins d’être quelqu’un d’autre que ce que je suis, une française comme le grand chef, je me laisse glisser dans l’anonymat et le flot de paroles américanisées autour de moi.

Il explique ce que doit devenir la suprême sauce qui va faire tomber les palais de plaisir.
Son anglais m’amuse, il regorge de sonorités empruntées à un autre monde.
Sa marque de fabrique ? Feindre d’être différent, la french touch sans doute.

Je glousse intérieurement, je ne sais pas pourquoi, mon estomac est d’accord avec moi, il sait qu’il va avoir une surprise à la hauteur de ce qui va suivre.

Du haut de son mètre quatre vingt dix, il ressemble à un pantin haut sur pattes qui gesticule, fait son show devant un public niais, sot ou simplement en quête de sensations ou juste parce qu’on les a si gentiment invités et que cela en devient un privilège.

Il ordonne, sel, poivre...on lui tend avec respect, mais je lis de la peur dans leurs yeux, ils sont impressionnés, pas moi !

Un jeune homme lui éponge le front car le chef transpire d’efforts ou de mensonges ?
Je me pose cette question car je connais déjà la réponse.

Plus il tourne et tourne et retourne plus l’odeur nous arrive et la couleur change passant du jaune clair à un jaune paille.

Nos assiettes nous arrivent majestueusement, un pavé de bœuf trônant au milieu du blanc de la porcelaine, le sang coule un peu au dessus, on a omis de nous demander le type de cuisson que nous voulions, pas le temps, ou pas prévu par les mexicains qui à côté du chef cuisent notre viande dans un silence monacal.

Jean Pierre arrive devant nous, sa moustache frémit de contentement, il dépose d’un geste hautain, sa sauce magique sur notre viande, juste un peu, pas trop. Puis le liquide s’étale flasque, on dirait une vinaigrette qui a oublié son huile, ça glisse.

Les invités n’en finissent pas de glousser des éloges sorties de leur gorge qui obéit à un mimétisme, un rituel, alors que leur langue n’a encore rien goûté.
Je vois leurs bouches s’ouvrir comme des clapets à lapins, dentées et édentées, blanches, jaunes et grises et puis des « hum » qui n’en finissent pas, ce qui correspond en langage humain à « c’est vachement bon ».

Je croise son regard, il paraît inquiet, il me toise de son arrogance théâtrale mais il ne m’atteint pas.

Ma fourchette s’avance avec un morceau de ce bœuf si appétissant nappé de la sauce magique , je suis censée me régaler, la viande est tendre mais quelque chose d’acide me pince les papilles, m’accroche, dérange mes sens, me fait plisser le front, mes sourcils se soulèvent, mon nez me pique.

Cette sauce est dégueulasse Monsieur JEAN PIERRE m’entends-je lui dire d’une voix qui surplombe l’assistance, et là personne n’a besoin de traduction surtout pas lui.

La sauce JEAN PIERRE est infecte dans toute sa splendeur.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,