La salle des ventes

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Printemps 2017

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Il est là, tout avachi comme un caramel mou qui aurait fondu au soleil. Assis à l’extrémité du dernier rang de la grande pièce lambrissée.
Dans la salle des ventes, ça sent le bois ciré et le vieux cuir, mêlés à un soupçon de poussière, de celle qui en dit long sur les histoires familiales. Pas une poussière sale mais une cendre de vie qui recouvre la mémoire.
Sur l’estrade le commissaire-priseur parade, indifférent aux drames qui se jouent depuis deux siècles et plus dans cette alcôve du souvenir. Si les murs pouvaient parler, ils sauraient dire les chagrins et les larmes. Et aussi l’excitante adrénaline des gagnants qui remportent le trophée espéré dès la parution de la gazette. Ils en rêvent, ils convoitent le meuble régence ou ce vase d’albâtre aperçus au détour d’une page. Le désir plus puissant que le plaisir orgasmique de la victoire. A contrario, les compulsifs lèveront la main avant de le regretter. Souvent trop tard.
Oreilles vissées au téléphone, les yeux rivés sur la tablette, les acolytes du clerc se tiennent prêts à surenchérir à distance, parfois depuis l’autre bout du monde. La température s’élève au gré de l’impatience et les manutentionnaires, tablier noir et cravate rouge sang, dégoulinent déjà de sueur à transporter armoires pesantes et délicats affiquets.
Aujourd’hui, c’est une grande vente. On a réuni les trois salles du premier étage, un espace comble de chiens affamés prêts à dépouiller les morts encore tièdes. Pas un seul siège n’est libre. Les retardataires se tiennent debout, appuyés au chambranle des larges cloisons.
D’une voix de baryton aguerri, le crieur annonce la mise à prix du mobilier, on garde les babioles pour la fin, quand la bête aura été dépecée. Et on entame le déshabillage du défunt.
La salle à manger, assortie de sa crédence biseautée, est arrachée dans les premières minutes. Trois enchères auront suffi pour que l’antiquaire du premier rang calcule le bénéfice qu’il pourra en tirer. En fin connaisseur, il lève une main molle et emporte le morceau.
Les chambres Louis XIII aux moulures sombres et Louis XVI, marqueterie raffinée, seront accueillies chez ce lointain inconnu qui, plus véloce que les autres, a su convaincre qu’il ne pourrait dormir dans un autre lit.
En revanche, les fauteuils Voltaire ne séduisent pas même les quelques Chinois venus des antipodes. L’Asie ne connaît pas le siècle des Lumières.
C’est le tour des comtoises et autres carillons qui trouvent le temps long, le bonheur-du-jour devenu mélancolique. La table de jeu ne s’égaie pas plus que la console inconsolable, le guéridon a cessé de tourner par respect pour feu son propriétaire.
Toujours recroquevillé au bout du banc, l’individu sursaute à chaque coup de marteau. Et un et deux et trois. Adjugé. Il se recroqueville dès que la masse s’abat sur l’imposant bureau de chêne. Victime du coup fatal. L’air ondule selon les vibrations et le souffle ébranle le pauvre pantin désarticulé.
Les ventes, c’était pourtant sa passion. Quand il s’imprégnait des miasmes mortifères de la faucheuse devant les successions et les héritages, les veuves éplorées et les rapaces aux aguets.
Ventes à l’encan ou au chronomètre. Ventes à la bougie lorsqu’il rongeait son frein, attendant que les chandelles se meurent avant de départager le vainqueur. Dans le noir, le silence se faisait plomb avant que le champion ne paraphe la mise à mort de son adversaire.
Mais il était plus jeune alors, moins sensible. C’est à l’aune de ses émotions que l’on mesure le temps qui passe.
Cette fois il s’est attaché au mort, un vieux châtelain désargenté qui a préféré s’éteindre à petits feux dans la misère plutôt que brader les biens de ses ancêtres. S’il revenait et voyait ce qu’il advient de son héritage ! Le temps est révolu des soirées de gala sous les lustres du salon. Le vieil homme a choisi les privations confinant à l’ascétisme, se refusant jusqu’à l’essentiel, vêtu de frusques élimées et nourri de ce que les terres abandonnées voulaient encore bien lui restituer.
L’individu, au bout de son banc, se souvient du passé. Lorsque les femmes se paraient de différents atours pour célébrer les camaïeux du jour autant que les pastels de la nuit. Et les enfants caracolaient dans les allées du parc avant de se jeter dans l’étang, tout auréolés de perles d’eau. La vie était une fête. Le rire une loi.
Les toiles de maître et les mètres de toile des tentures émergent des caisses entassées le long des murs. On présente enfin le tableau de Madame au zénith de sa beauté. Une longue dame blonde au sourire caressant des anges qui l’entourent. Vêtue d’une robe lavande à l’échancrure aussi discrète que sensuelle et de longs gants ivoire. Elle part pour l’Opéra. Par avance enchantée.
L’individu se souvient et son cœur bat la chamade. Il écrase une larme, une humide fulgurance qui sèche aussitôt que posée. Comme il a aimé cette femme qui l’ignorait ! Il aurait donné sa vie pour un sourire, un regard fût-il de reproche, un geste d’agacement.
Mais le coup de marteau sonne le glas.
C’est un acheteur perdu dans la foule qui vient d’acquérir la dernière empreinte de son grand amour. Un anonyme qui méconnaît la valeur du trésor devenu sien. L’élégance de la dame, sa singulière beauté de miel et de feu. Jamais il ne saura la couver des yeux, la protéger du soleil ardent et des morsures du froid, la consoler les jours sombres et la distraire pour que jamais elle ne pleure.
Laissant défiler les souvenirs de sa vibrante passion, l’individu demeure écroulé sur son banc. Incapable du moindre geste. Du plus petit battement de cils. Il n’a pu lever le bras, faire un signe de la main, ni même incliner la tête.
Des efforts surhumains pour un fantôme.

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