La rumeur

il y a
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Depuis déjà quelques jours, quelques semaines, personne n’aurait pu le dire avec exactitude, la rumeur allait bon train. Sans voix. Pleine de vigueur, chaperonnée par de funestes chérubins répandant sur leur sillage ténébreux la mauvaise aventure. Détestable qu’elle était ! Insidieuse et rapide se glissant dans les esprits, se faufilant, accouchant de ses ramifications cannibales à l’image de sarcoptes affamés. Elle ravissait les voyageurs éperdus et sans âme les confiant inexorablement et cruellement aux méandres de l’inconscient collectif.
Les gens se regardaient avec méfiance, en chien de faïence ou baissaient la tête lorsqu’ils se croisaient, changeaient de trottoir, rebroussaient leur chemin, marmottaient des bonjours qui sonnaient faux ou dégageaient de la bienveillance évitée. Personne ne se reconnaissait : l’étrange sensation d’être un inconnu pour l’autre. Les cours, les impasses, les rues ne chantaient plus, comme vidée de leur sang. Il ne s’entendait que le silence habillé d’une ombre sinistre et semblait former une chorégraphie macabre au-dessus de visages tristes et abattus, tandis que les feuillages des platanes cinquantenaires des allées désertes grimaçaient au sifflement d’une brise inattendue.
Derrière le bois vermoulu des volets clos bruissaient les chuchotements angoissés, soupçonneux. Les pensées déraisonnables, fantasques, méphitiques phagocytaient les esprits des songe-creux aux airs de godiches. On parlait de quelque-chose dont on devait se taire. On lantiponnait. Parfois un rideau se levait à mi-hauteur dans la certitude d’appréhender les fautifs, de trahir le suspect, d’arracher au ciel une mystérieuse divination, simplement pour comprendre le pourquoi de ce soupir si curieux, si insupportable, si mal veillant, si...impossible et pourtant si réel !
Rien ne se disait, tout se lisait dans les regards. Des chuts du bout des lèvres. Une attention détournée. Seuls des zigs insanes braillaient sur les toits couleur de sienne défraîchie une sorte d’incantation, des extravagants tout au plus des azimutés. Quel boucan ils faisaient ces huluberlus ! Des têtes de linottes ! Leur causer ! A ces évaporés, fallait pas y compter ; même pas la peine de dégoiser des pouilles. Accrochés aux comptoirs de bouis-bouis sordides quelques désillusionnés se nourrissaient de lies – ceux-là ils se l’a racontaient avec leurs bibines, leurs casses poitrines, leurs marcs. ! Et les défiants ! Ils ne se laissaient pas désarçonnés par si peu ; des noubas scandaleuses aux musiques métalliques se goupillaient ici et là dans des caves miteuses, gravant au fer blanc leurs notes brûlantes et voraces sur la peau d’êtres écorchés aux allures de pantins désarticulés. Pour oublier ? Eux ! Ils avaient raison dans cette irraisonnable vague de faux-fuyants ! Au loin, le long de quais lugubres et de venelles obscures des outranciers traînassant débitaient des tags verbaux hauts en couleurs ou opaques. Et sur les murs décrépis un mélange de langages obscènes courrait sur toute leur surface embrassant des silhouette fantomatique dans leur débandade irréelle. Quelques passants les longeaient, s’appuyaient contre ou fumaient dans un coin. Leur ombre paraissait les abandonner à un énigmatique marionnettiste devant la lumière blafarde et vacillante de vieux lampadaires brunis et étriqués.
Sous les vieux ponts de pierres putrides, leurs derniers refuges, les sans-abris aux visages ravagés par la vie contemplait cette sottise avec sagesse et détachement. Survivre !
Les autres se cachaient, déboussolés, ils ne sortaient plus de chez eux. La peur ?
Il n’y avait rien à faire, si ce n’était qu’attendre pendu à des barreaux invisibles. Au fil du temps rien ne s’arrangeait, on se terrait, on s’enterrait. La solitude pesait lourd pareille à un fardeau douloureux. Chronophage. On tuait le temps, comme on pouvait, pacifiquement, routines après routines. Fallait bien résister ! Le dos courbé. Patienter.

Puis elle partit comme elle était venue, sans un bruit.
Et personne n’a pu dire ce que c’était...
Mais alors quel bordel !

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F. Gouelan · il y a
Elle court elle court la rumeur...
Belle écriture.

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Albane Charieau · il y a
sacrée rumeur
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
J'ai apprécié la qualité de l'écriture!
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Gérard Rivoire · il y a
Merci beaucoup
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Fabienne Liarsou · il y a
Sombre et quelque peu mystérieux... j’ai beaucoup aimé. Belle journée !
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Long John Loodmer · il y a
Bien vu cette atmosphère méphitique que crée la rumeur, qui, même après être disparue perturbe encore. J'ai appris un mot "lantiponait". Même mon correcteur ne connaissait pas. Quel ignare !
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Jeanne en B · il y a
On ne sait pas pourquoi elle est venue alors ! À part pour foutre le bordel ! Bravo, original avec plein de tension, qui retrace bien le côté sombre des hommes, riche en vocabulaire, ça m'a plu et la touche d'humour à la fin est bienvenue.
Bonne journée !
(Si je peux me permette, avant dernière phrase, une petite erreur : c'était)

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Gérard Rivoire · il y a
Bonjour,
Merci pour votre commentaire, j'essaie d'écrire un peu dans mes temps perdus, mais c'est toujours ça de gagné. Désolé pour la faute d'orthographe.

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Jeanne en B · il y a
Aucun souci pour la faute. Continuez à mettre ainsi à profit vos temps perdus :-)
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Sylvie Talant · il y a
Je tiens à encourager l'écriture de ce TTC faite d'audaces hallucinantes qui sont bien plus intéressantes que ce que les auteurs envoient d'habitude à Short Edition. Vous êtes un véritable écrivain.
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Gérard Rivoire · il y a
Bonjour,

Merci pour votre encouragement.