La roulotte

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Immobile et seule sous la lune au milieu du parking, la roulotte l’attire comme la fleur une abeille. Comme l’abeille de la fleur, il s’en approche en rythmes sinueux, en cheminements complexes qui auraient peut-être un sens si quelqu’un les observait.
Longue, peinte en trompe-l’œil d’un décor de théâtre, elle affiche : Théâtre de l’illusion. Dessous, en plus petit, on peut lire : spectacles forains.
Maintenant, il lui tourne le dos, s’éloignant par une sorte de crainte diffuse qui le pousse vers la voiture, sale et poussiéreuse qui constitue son univers familier et sécurisant. Mais si familier ! si quotidien ! La roulotte, elle, c’est l’inconnu, la route, le voyage, les gitans aussi, l’exotisme, l’aventure, l’ailleurs en tout cas.
Il s’en approche de nouveau, contemplant la parade peinte sur le flanc droit. La fille qui tient le tambourin est belle. Blonde et rieuse, elle le fixe de ses yeux verts qui lui semblent profonds. Chacune de ses dents dévoilées par les lèvres – purpurines et charnues, pense-t-il – lui lance comme un signal de bienvenue. Il veut la connaître.
Mais les dents sont aussi faites pour mordre ! De nouveau il repart vers la ville qui dort dans son dos, éteinte, muette et sourde. Indifférente et menaçante à la fois, comme elle l’a toujours été, même en plein jour, pour lui qu’elle méprise et dont elle se moque.
Il aborde le flanc gauche par l’arrière, titubant légèrement, vol erratique du phalène assoiffé de beauté, et ses yeux s’accrochent à la blonde rieuse qui danse sur son trapèze dans un costume de paillettes, ses longues jambes traversant tout l’espace pour lui percer le cœur. Il croit mourir. Il s’arrête figé, paralysé de bonheur. Sa respiration se fait lourde, profonde et rapide à la fois, comme celle d’un plongeur qui émerge enfin. Il s’approche de l’entrée. Au moment de poser le pied sur la première marche de l’escalier mobile, il entend, sans en être très sûr, une lointaine musique il reconnaît l’air que maman lui chantait le soir au coucher.
Il n’hésite plus. Bondissant sur la poignée de cuivre, il ouvre la porte d’un geste fier. Il sait que la blonde est là, souriante, accueillante, chaleureuse, comme maman. Compréhensive aussi, et gentille. Comme maman. Il se sent devenir plus droit, plus grand, plus beau, comme dans les yeux de maman. Il referme la porte. Clang !

Seule sous la lune au milieu du parking de la ville que ses enfants malheureux indiffèrent, la roulotte bouge un peu, se secoue, déglutit et, béate, rote.
Puis se met en attente d’une prochaine visite.
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