4
min

La rose sauvage

Image de Olivia Venner

Olivia Venner

37 lectures

13

Sous le soleil brûlant de la campagne Irlandaise, Elisa écoute l’eau bourdonner dans ses oreilles. Sous le tumulte des vaguelettes, elle se coupe du monde. Sa robe de lin colle à ses courbes et lui fait comme une seconde peau : opaline, irisée... Elle n’a que 17 ans mais déjà la fraîcheur et la chaleur mêlée qu’on trouve chez les fleurs. Élancée et mûre à point, elle brûle de l'intérieur et son tumulte jailli de partout où elle passe, dans les entrailles des hommes, sous les yeux des femmes.
Elisa pleure. Comme le font souvent les jeunes filles de son âge, sans raison apparente et elle se complaît dans ce spleen naissant. Elle laisse partir l’enfant qui est mort en elle et accueille ce nouveau cycle de la vie, plein de surprises et de jouissances, d’angoisses et de souffrances.
Ce bain, dans la rivière du Liffey, c’est son unique secret. Un rituel dans laquelle elle se plonge si souvent, à demi nue. Seules les roses qui ont poussé d’elles-mêmes au bord de l’eau sont les spectatrices privilégiées de cette scène aussi primaire qu’érotique, innocente et dangereuse.
Un craquement retenti. Toujours alerte, Elisa sait reconnaître la course d’un lapin ou d’une souris, le glissement d’un serpent sur la terre, l'aboiement d’une biche. Prise de panique, elle sait déjà que, dans son dos, le regard d’un homme se pose sur elle.

La jeune fille sursaute : c’est le retour brutal sur terre. Elisa crie. Couvre son corps précieux. Elle se débat, immaculée, innocente, contre une force innommable qui pourrait la souiller. Elle se débat quelques secondes dans l’eau avant de réaliser qu’il est en face et qu’il l’observe, cet homme : immobile et impuissant, les bras ballants, spectateur illégitime d’une scène d’une parfaite harmonie et qu’il aurait voulu conserver sans faille pour en préserver la magie. Il lui a crié son nom. Il s’appelle Jon. Cela a suffi pour calmer la jeune femme qui prévoyait de prendre la fuite.
-Je suis Jon DeLacy et je ne voulais pas vous effrayer !
L’inflexion de sa voix est d’une honnêteté et d’une simplicité sans faille. Il ne veut pas déranger, c’est si simple. Interloquée et surprise d’une bienveillance aussi évidente, Elisa s’arrête. Jon, à cet instant, est l’homme le plus honnête qu’il soit et il y a dans ses yeux, une pulsion viscérale peu commune : l’envie de conserver intacte la beauté d’une rose.
Car c’est sur ses lèvres qu’il s’attarde, durant cet instant pourtant bref - une seconde, voire deux tout au plus - mais qui suffisent à faire éclater en lui un élan nouveau, un second souffle. Les lèvres de la belle Elisa ont la couleur des roses qui bordent la rivière. Ce petit détail charnel porte en lui toute la connotation du fantasme, de la passion et de l’amour. Elle, la jeune fille, dont la virginité éblouie quiconque s’attarde sur elle, porte la croix d’un monde hostile qu’est le plaisir. Jon imagine sa bouche, rouge comme la cerise et veloutée comme la pêche. Il veut embrasser, lécher, caresser ces petits coussins de chair écarlate et fondre avec cette créature d’innocence et de grâce.
Elisa parle. S’excuse. Sa voix est pleine d’élégance et ses manières sont empreintes d’une éducation stricte. On décèle en sa personne quelques pointes de vivacité, de chaleur et de fougue. Très vite, elle se détend. Elle accorde, pour la première fois, sa confiance à un inconnu dont elle ressent les moindres pensées, les moindres sensations.
Elisa rit avec un homme. Une serviette autour du corps, elle sort de l’eau pour s’assoir à côté de lui. “Je suis arrivé hier dans la soirée, dit Jon, je viens ici pratiquer les sciences : chimie, astrologie, botanique... je peins aussi à mes heures perdues. Je crois que chaque jour à son lot de surprises et je crois qu’il y a dans chaque moment de tristesse le bonheur d’être en vie”.
Il est sage. Passionné et enthousiaste, il pose des regards de réels intérêts, d’une empathie peu commune et d’un profond respect pour cette jeune fille encore verte mais pleine de ressources.
-J’aime lire et nager, dit-elle. Mes journées sont simples contrairement aux vôtres. J’aide ma mère à la maison, je vais au marché. J’aime peu la compagnie des autres, ils m’effraient. Pourtant face à vous je me surprends à aimer parler et échanger.
-C’est que tu es trop belle pour eux, Elisa.
Son compliment et son tutoiement mêlé illumine le visage de la jeune femme. Elle comprend très vite le sens du mot beauté pour Jon, une beauté profonde et complète, un égard qui la touche vraiment. Elle se sent flattée et désireuse de savoir, encore un peu plus, toutes les belles choses qu’il pense d’elle. Elisa ressent quelque chose de nouveau dont le goût délicieux et un peu amère est celui du désir. Et quant à Jon, il se demande comment une oeuvre aussi diabolique de luxure et de tentation peut si aisément se lover dans l’âme d’un ange.
“La rose sauvage”, c’est ainsi qu’on la surnomme.
Pourtant, son nom, c’était Elisa Day.

Jon a demandé sa main et il l’a obtenue. Elisa à présent, dans l’indifférence de sa mère, qui n’a su voir à travers cette union qu’un bon parti, Elisa pourtant, ose parler d’amour. La demande s’est faite le soir même, dans le cocon de la famille Day. On est soulagé pour Elisa qui, à 17 ans, signe déjà pour un avenir certain. Avant de se quitter, la future femme n’a pu s'empêcher de retenir des larmes d’émotion et de peur. “Accepterais-tu de me confier ton chagrin ?” lui demande Jon. Elisa est heureuse. Elle sait pourtant que le bonheur se puise dans des aspirations et des objectifs et qu’il ne faut pas le rattacher à des personnes de chair et de sang.

Le jour suivant, son futur époux la retrouve dans le village. L'excitation d'Elisa se déverse sur Jon. Et quant à lui, il semble perturbé. Il vient d’exaucer son souhait le plus viscéral : la posséder. Près de ses lèvres, il sent la respiration de la jeune femme s'accélérer et se saccader. À présent, elle est un peu plus animale, un peu primaire. Ses narines s’écartent en respirant, il sent qu’elle transpire. Jon secoue son crâne qui ne fait que penser. Il ne peut s’empêcher d’imaginer quels fantasmes pourrait bien avoir sa promise. Ses failles, ses peurs d’enfant... Jon devient un peu vicieux. Il se fait des mondes sur les terreurs d’Elisa, il cherche ses défauts dans ses qualités, il confond douleur et plaisir. Dans ses yeux à elle, il y a une attente espérée, une naïveté pourtant légitime mais qu’il trouve repoussante. Jon voudrait s’enfuir, retourner en arrière, à ce premier jour si évident de perfection, rendre à Elisa toute la beauté qu’elle mérite et chasser au plus vite ces pensées obscènes dont il a honte et qui le déchire. Pour la première fois, Jon est en proie à une profonde gêne. Il se détend lorsqu’il lui demande :
-Elisa, voudrais-tu retourner voir les roses ?
Puis il l’embrasse.

Son crâne fait un bruit sourd et très grossier d’un fruit à coque qu’on éclate. Jon a pris un des gros cailloux qui borde la rive. Elle a un peu convulsé, fixant sans relâche le visage de son futur époux. Elle était vêtue de la même robe de lin que le premier jour. Dans ses cheveux, des mèches se colorent, écarlates et, lorsqu’il la plonge dans la rivière, forment autour d’elle comme une auréole divine. Elisa n’était pas une femme. Elle n’était pas non plus une enfant. Être hors du commun, coincée entre deux mondes, cette beauté-là ne pouvait se décrépir avec le temps, elle ne pouvait se faire souiller par les affres de la jouissance ou ceux du ménage. Elisa est une rose. À sa place dans le Liffey, glacé et étincelant, elle vivra, comme une offrande rendue à la terre. Contre toutes attentes et dans l’ignorance de tous, elle vivra, libre, à jamais.
Ainsi, selon la légende irlandaise, si on respirait, les roses sauvages du bord de la rivière, elles auraient, encore aujourd’hui, comme une odeur de sang.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
13

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Je vous invite à lire et soutenir mon texte " le prix de la mort" qui est en lice en ce moment . Merci à vous .
·
Image de Chironimo
Chironimo · il y a
Je viens à l'instant de voir "le vent se lève" de Ken Loach... et maintenant, cette légende irlandaise si bien contée: mon vote
·
Image de Albine
Albine · il y a
Texte dramatique et poétique
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Un psychopathe dans une belle prairie irlandaise .
·