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En compétition

Alger, le 15 septembre 1959,
Mon bien cher fils,
J’espère que ma lettre te trouvera en bonne santé. J’ai soufflé mes quarante bougies, le jour anniversaire du massacre d’El Halia. Des Arabes se sont attaqués à des familles européennes avec lesquelles ils vivaient pourtant depuis toujours… Après quoi, les soldats français ont exécuté au moins cinquante fellaghas. Ce petit village, autrefois si paisible, baignait dans le sang. Ce qui est le plus surprenant, c’est que tous les hommes qui travaillaient à la mine de pyrite, qu’ils soient musulmans ou Européens bénéficiaient des mêmes avantages sociaux et étaient payés au même taux.
Notre Algérie, si belle, se transforme : cruelle et imprévisible, elle noircit nos cœurs, ceux-là mêmes qui battent pour elle à l’unisson, quelle que soit notre couleur ou notre religion.
Ton père affirme qu’il ne veut pas partir, mais au fond de lui, il sait bien qu’il le faudra tôt ou tard, puisqu’ils ne veulent plus de nous.
J’aimerais tant pouvoir te dire qu’ici tout est calme, mais tu ne le croirais pas.
Je sais par ton oncle, que depuis qu’il a acheté une télévision, tu regardes
« Cinq colonnes à la une » et que le mois dernier, ils ont parlé de l’explosion des « Galeries de France ». Nous avons récupéré Nénette, la chienne de notre voisine Christiane, dont personne ne voulait se charger après l’attentat.
Elle cherche encore sa maîtresse, mais beaucoup moins qu’au début. Elle finira bien par comprendre que Christiane ne reviendra pas et que nous sommes ses nouveaux maîtres.
Merci pour la photo que tu nous as envoyée avec ta dernière lettre. Le jeune homme à ta droite ressemble un peu à ton cousin Roland et je trouve cette Isabelle très jolie, mais peut-être devrais-je dire « ton Isabelle »…
Comme tu l’auras compris, il est préférable que tu ne rentres pas pour l’instant, nous viendrons te rejoindre dès que possible, mais ton père a du mal à trouver un acheteur pour le salon. Enfin, tout finira bien par s’éclaircir et je prie pour que nous soyons bientôt tous réunis, comme avant. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’oublie pas d’utiliser ce que j’ai cousu dans la doublure de ta veste…
Je suis heureuse que tu t’entendes bien avec ton oncle Melchior et que tu l’aides dans son travail. Ah ! J’oubliais, Madame Hernandez a pris le bateau hier et elle m’a chargée de te donner son adresse :
Raymonde Hernandez, 8 Quai du Port, 2e arrondissement, Marseille.

Je pourrais t’écrire jusqu’au bout de la nuit, mais ce serait pour te dire encore et encore, combien tu nous manques, mon Joseph… Papa ne dit rien, mais il m’interdit de déplacer tes affaires. Je dois me cacher de lui, pour faire la poussière dans ta chambre, ça veut tout dire ! Surtout, pense à bien te couvrir, avec l’hiver qui arrive, là-bas ça n’est pas comme ici, il pourrait neiger…
Je te serre sur mon cœur, mon fils chéri, embrasse ton oncle et passe le bonjour à Isabelle…
Cora, ta Maman qui t’aime tendrement.
PS :
Les dernières photos que nous avons faites à Blida ne sont pas encore développées, tout devient long et compliqué ici, depuis quelque temps. Alors en attendant, je te joins une rose de là-bas.
Tes parents qui pensent à toi.
J’espère que ces tristes nouvelles passeront le barrage de la censure.
La lettre estampillée de pétales séchés sentait la poussière des herbiers abandonnés, je l’ai repliée avec soin. Mon père m’avait si souvent parlé de Blida, la ville des roses, et aussi de Chenoua, qu’il décrivait comme une colline, presque une montagne, qui tombe à pic dans la mer… C’est là que Cora et Marcel, mes parents louaient une petite maison pour se baigner l’été et regarder la neige d’Algérie, en hiver. Mais après le départ de Joseph, leur fils adoré, ils n’avaient plus eu le cœur de retourner dans le petit village, et c’est précisément en se rendant à Chenoua, pour finir de déménager les quelques affaires qu’ils laissaient là à l’année et rendre les clés du pavillon au propriétaire, qu’ils ont été enlevés, le 20 juin 1960. Ce fut leur dernier voyage, par la route de la corniche, tortueuse et étroite, suspendue au-dessus de la mer. Ils s’étaient arrêtés un moment, avant de regagner Alger, où personne ne les attendait plus, dans l’une des innombrables petites criques où ils avaient l’habitude de pique-niquer, au temps de l’insouciance… On ne les a jamais revus.
J’ai glissé la lettre oubliée dans la poche de mon veston, avant de sortir fumer ma cigarette. J’ai pensé que les choses et les hommes n’avaient pas tellement changé, qu’ils se battaient pour les mêmes mauvaises raisons et j’ai entendu ma fille, que j’avais appelée Cora, en souvenir de cette grand-mère, que je ne connaîtrais jamais, me dire de mettre mon écharpe, parce qu’il pourrait neiger…

PRIX

Image de Hiver 2020

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CLASSEMENT Très très court

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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit, plein d'émotion et touchant ! Mon soutien ! Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne soirée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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AP3 · il y a
Rien ne change... bravo pour ce texte qui convoque les mémoires meurtries et trop vite oubliées.
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pascale lecosse · il y a
Merci AP3
Bonne journée

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Marc Cambon · il y a
Ah ce là-bas perdu et nos aïeux oubliés, presque. De vieilles photos, la corniche d'Oran puis l'exil, puis l'Atlantique et l'oubli qui s'installe chez nos enfants et petits-enfants. Triste.
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Felix Culpa · il y a
Nostalgie, souvenirs pour ceux qui ont connu ce pays. Un texte d'une émotion forte, une mémoire vivante, merci et bravo. Vous avez mes 5 voix Pascale. Grâce à vous je suis e finale avec la légende des étoiles. Je vous invite de nouveau à la soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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pascale lecosse · il y a
Merci Felix et 🍀
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Felix Culpa · il y a
Merci pascale !
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JACB · il y a
De la folie des hommes à piétiner le bonheur, l'Algérie en est malheureusement la victime. Très émouvante cette lettre Pascale.
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pascale lecosse · il y a
Merci
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M. Iraje · il y a
Une belle émotion dans ce texte subtil, écrit avec sobriété. Un reportage à coeur ouvert.
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pascale lecosse · il y a
Merci!
Très touchée

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coquelicot Coquelicot · il y a
pour cette lettre, la neige qui tombe sur une Algérie ensanglantée, pour ces deux Cora, pour l'invraisemblable bêtise humaine, mes 5 voix pour ce témoignage émouvant en forme de lettre. Coquelicot, en concours pour le prince oublié
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pascale lecosse · il y a
Merci 🙏🏻
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Lélie de Lancey · il y a
Une lettre émouvante et empreinte de retenue... C'est historique et triste. Merci pour l'émotion en vous lisant.
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pascale lecosse · il y a
Je vous remercie
Amitiés

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Wiame Diouane · il y a
Écriture raffinée, très beau texte. Bravo!
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-meilleur-souvenir-2

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Jln · il y a
J'aime beaucoup le style d'écriture de cette lettre : posé, factuel, où pointe la nostalgie, l'inquiétude teintée d'espoir pour décrire une tranche de vie d'un monde en train de basculer
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pascale lecosse · il y a
Merci
Bonne soirée

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