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La ronce

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Chem Assayag

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La ronce était magnifique. Elle se prélassait de façon gourmande au dessus de la haie et dépassait d’un bon mètre. Ses épines étaient bien nettes, promesses de coupures vives et tranchantes, et sa tige épaisse et rugueuse témoignait d’une force héritée de siècles d’ancêtres qui avaient patiemment résisté au vent.
Dès qu’il la vit il en eut envie ; cela monta en lui comme de la sève ou la lave au creux d’un volcan, une pulsion chaude et tremblée, une pulsation rythmée, le son d’un tambour qui ne peut s’arrêter, la vague qui enfle et se brise, le désir dans le sexe qui durcit, les yeux brûlés par un soleil sauvage et vengeur, la main qui étreint. Cela monta avec la force de ce qui n’a pas d’issue, de ce qui engloutit malgré soi, de ce qui pique.
Il y avait un peu de vent et la ronce s’agitait mollement, pleine d’une morgue qui disait à la brise qu’elle était bien plus forte que ce souffle enfantin.
Il lui fut facile de visualiser où il allait poser sa main, tout en haut, juste au dessus des feuilles d’où la ronce s’échappait. Le mouvement eut lieu sans qu’il en ait pleinement conscience, entre deux qui se glissait en lui même. La main se plaqua avec vigueur sur la liane aigüe, et il sentit plusieurs épines s’enfoncer dans les chairs perçant la membrane de la peau. La douleur. L’envie de crier. Puis immédiatement les comparaisons, les images ; l’eau glaciale de la mer dans laquelle on s’immerge, les dents qui lancent, la morsure d’un feu trop vif, le grain de sable dans l’œil qui corrode et corrompt. Cela l’apaisa comme un baume, mais de façon infime, comme la trace d’un médicament. Cela ne dura pas.
Il fit glisser sa main d’un geste sûr et vif sur l’ensemble de la ronce, emportant toutes les arêtes sur son passage. Les nouvelles morsures se confondaient avec celles dont il avait déjà le souvenir, le végétal se mêlait au derme et aux chairs, le vert et le brun de la liane buvaient le rouge du sang. Puis il arriva au bout de l’arbuste et tandis que sa main se refermait sur le vide le spasme d’un mal plus rude cogna dans sa tête, percussion folle qui n’obéissait à aucune logique sauf, peut être, la mémoire de cris déjà mûrs. Un son s’échappa de ses lèvres, sa vue se troubla et il crut qu’il allait défaillir, là, au pied de cette ronce qui n’avait plus d’épines. Quelque chose dura qu’il n’aurait pas su nommer, et qui, peut être n’avait pas de nom.
Tandis que les coups derrière ses yeux se faisaient plus espacés et moins forts il put à nouveau épeler le monde et il réussit à voir de façon plus claire. Sa main était une bouillie pourpre, mélange indistinct de ses humeurs et du corps de la ronce. Telles de nouvelles menaces il pouvait distinguer des épines qui semblaient fichées dans ce qui restait de sa paume. Les piquants étaient magnifiques et il en eut envie. Il abaissa son visage et laissa sa langue se divertir.
Au matin un passant trouva une étrange flaque près de la route ; sa nature le laissa perplexe, elle ressemblait à la trace d’un homme.
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