La révolution des glycines

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J'aime la poésie, la fiction, les nouvelles, les textes courts, les textes longs, j'aime inventer des personnages hors du commun, emportés dans des situations inhabituelles par le temps qui passe  [+]

Image de Automne 2020

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Les parois tremblaient comme si l’immeuble aux moucharabiehs tendus par des poutres assemblées en quadratures successives allait s’effondrer. Elle avait toujours aimé ce pavé de bois lisse posé au creux de la nature, chauffé par le soleil, leur grand dortoir, leur lieu de travail et de vie aux longues allées intérieures brillant de cire, aux chambres closes alignées. Sans fenêtre, un cube aux lignes épurées dessiné par un architecte génial et inconnu… Un palais dont elles étaient les janissaires, les servantes, les majordomes, les ouvrières. Une cohorte infinie au service de celle qui occupait la grande salle au fond des coursives protégées des menaces d’ailleurs par l’enchevêtrement géométrique de leurs petits logis et le labyrinthe des moucharabiehs : leur reine. Monstrueusement belle, autoritaire, exigeante, nourrie nuit et jour par la noria servile que tous formaient à son service. Et ce matin, la reine avait grand-faim et cognait les murailles pour montrer son impatience. Il fallait partir plus tôt que prévu chercher sa nourriture.

Elle faisait partie de l’équipe des servantes qui allaient et venaient tout au long du jour, chargées comme des baudets de leurs petits sacs pleins à ras bord… Sa vie serait courte et destinée à cette seule tache, monotone, épuisante, sans intérêt. Mourir un matin au fond de son pauvre logis, sur le parvis de bois devant la minuscule entrée de leur demeure, en plein ciel au milieu du vol indifférent de ses semblables, gelée par la froidure, sans avoir rien connu d’un monde si grand, d’un ciel si bleu, d’une nature si belle ! Tout cela la révoltait.
Rien dans son aspect extérieur ne la différenciait des autres. C’était dans sa tête. Cette vie d’esclavage devait finir. Elle obéissait aux ordres avec lenteur, traînaillait avant de choisir un arbre, une fleur, parfois elle quittait l’essaim en plein vol, entraînant les autres pour s’en aller planer au-dessus des ruisseaux, contempler les bosquets sauvages, rêver dans les grappes odorantes des fleurs qu’elle préférait, les lourdes glycines accrochées aux murs des grandes demeures, des petites fermes. Et là, pendant des heures, elle leur racontait le monde où elles iraient.

Elle était persuadée qu’une mission l’attendait : chercher plus loin que leur territoire un autre lieu de vie pour elle et les siens. Une mission que seule la reine pouvait ordonner quand elle le jugerait bon. Elle désignerait alors une nouvelle reine pour prendre la tête d’une colonie qui irait s’établir ailleurs. C’était la loi, intangible, jamais détournée. Pour la survie de leur espèce. Et une ennemie, une rivale voulait changer les choses.
La reine devait être informée, leur monde était en danger… Gavée à n’en plus finir, elle ouvrit un œil, arrêta son repas et donna un ordre bref aux agents des escadrilles de surveillance.

Attirée par un parfum étrange et délicat qui flottait dans le silence, elle avait quitté l’essaim et s’approchait d’une grosse fleur rouge grand ouverte qui se balançait dans la brise. Une fleur inconnue, splendide. Des pétales rouge sang veinés de blanc, une tige pelucheuse d’un vert tendre. Au fond, les étamines qui s’agitaient comme de petites baguettes de tambour faisaient monter au ciel un petit nuage de pollen. Les oiseaux qui chantaient semblaient lui dire : vas-y, n’attends pas. Elle plongea et entendit un bruit sourd, comme un grincement de portail. Les lourds pétales se rapprochaient, la fleur se fermait. Engluée dans les étamines, elle apercevait le petit carré de ciel bleu qui diminuait, diminuait… Lentement, méticuleusement, bercée par la brise, la fleur carnivore la dévorait.
— Mission accomplie, reine, déclara le chef des escadrilles, la fleur carnivore a bien reçu votre message. En échange de la destruction de notre ennemie, elle exige que vous lui fournissiez tous les jours l’une d’entre nous comme repas.
— Un rien du tout pour notre multitude, murmura la reine, notre monde n’aura jamais de fin…
Elle se tourna sur sa couche et reprit son repas.
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