La rêveuse

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Mère de famille, et même grand-mère, je suis musicienne, amatrice de mots et dévoreuse de livres. "Le poète est professeur d'espérance" V. HUGO J'ai publié 3 recueil de poèmes : "Eclats  [+]

Chaque matin, c’était la même chose. Ce n’était pas que j’aimais prendre mon temps, pour moi le temps n’existait pas. Inconnu au bataillon. J’allais tranquillement, effectuais les tâches journalières : se lever, déjeuner, s’habiller. Mille choses captaient mon attention, je ne cherchais pas à être désobéissante, mais je trainais, rêvassais. En sortant de la maison, le long de la rue grise, dans le froid du matin, le doute me rattrapait: et si j’allais encore être en retard ? Et si la maîtresse allait encore me gronder ? J’avais neuf ans.
Au bout de la rue, la place. Je longeais les vitrines, le trottoir s’élargissait, la pente me ralentissait. Je me sentais encore endormie, lovée dans une sorte de bulle, de vapeur, je ne sentais pas mes jambes. Indépendantes de ma propre volonté, elles avançaient toutes seules, à tel point que, quelquefois je me prenais à rêver que je volais. Oh ! Je ne volais pas bien haut, non, mon corps planait à 50 cm au dessus du sol, doucement, tranquillement, et j’étais étonnée que personne ne remarque rien...
Pour aller à l’école, il me fallait d’abord remonter toute la place, et traverser le boulevard Levasseur, en face de l’église. Ce jour là, en arrivant vers le boulevard, j’eus une surprise. J’aurais voulu traverser rapidement, l’heure approchait où j’aurais dû être en rang dans l’école, je le savais, mais une foule interminable de gens avait investi la rue pour marcher. La cloche de l’église s’était mise à sonner, et tous se dirigeaient vers elle. Les précédant, un corbillard avançait lentement. Ce gros fourgon noir passa devant moi au ralenti ; j’aperçus derrière ses fenêtres des couronnes de fleurs. J’étais bien ennuyée. Ces gens avaient perdu l’un des leurs, ils étaient dans la peine. Ils formaient un défilé compact, je ne voyais pas comment passer au milieu d’eux. Si je m’imposais, pour traverser l’avenue et continuer mon chemin, j’allais les déranger, les troubler dans leur deuil. Je ne m’en sentais pas capable. Si encore, il y avait eu plusieurs groupes, j’aurais pu me faufiler entre deux... Mais non, ils marchaient les uns derrière les autres, en un flot continu. Et les minutes passaient. Je les regardais. De temps à autre il me semblait que l’un ou l’autre d’entre eux me regardait, et se demandait ce que je faisais là. J’aurais bien voulu leur dire : « je voudrais juste passer » mais je n’osais pas. A les regarder de près, je me disais qu’ils ne paraissaient pas si tristes que ça, finalement. Certains discutaient à voix basse, de quoi parlaient-ils donc ?
Enfin, le défilé se terminait, la foule s’étiolait, plus que deux personnes... plus qu’une...La voie était libre ! Je me mis à courir pour rejoindre la petite rue à gauche. Elle me parut longue, plus longue que d’habitude. Passer devant la boulangerie, tourner à droite et descendre la rue Berthelot... J’étais essoufflée, je ne pouvais plus courir. Je continuai en marchant, balançant mon cartable au bout de ma main droite ; maintenant je serai en retard, c’était sûr. Encore quelques pas, les marches et le portail. Fermé ! Il fallait sonner pour appeler le concierge. La lourde porte de bois s’ouvrit enfin :
« Encore vous ! Toujours en retard, vous ne pouvez donc pas faire un effort ? Si la surveillante générale vous voit...
Je n’écoutais plus, je courais, traversais la cour sous les grands arbres, passais le préau, me précipitai dans le bâtiment du fond. Vite, grimper le grand escalier jusqu’au premier étage. Mais je n’étais pas encore au bout de mes peines. Pour atteindre ma salle de classe, je devais en traverser une autre. Et le cours avait commencé, bien sûr ! Il me fallait donc affronter le professeur de cette salle, et les regards de ses élèves, avant même que de pouvoir atteindre MA classe... J’étais en nage, autant à cause de la crainte, qu’à la suite de ma course. Je frappai, toc, toc.
« Entrez ! Vous, Christiane ! Vous êtes incorrigible, vous méritez d’être punie !
- Excusez-moi, Madame.
- C’est bien joli de s’excuser, mais vous dérangez le cours... »
Je traversai la salle et frappai à la seconde porte :
« Ah ! Vous voilà Christiane, quelle excuse avez-vous, ce matin ?
- C’est que, Madame, excusez-moi... Mais en passant devant l’église, il y avait un convoi funèbre...
- Un convoi funèbre ? Dit la maîtresse, un peu éberluée.
- Oui, et il y avait beaucoup de monde, je ne pouvais pas passer.
-Eh bien on peut dire que vous avez de l’imagination, pour trouver des excuses !
Je n’osai pas répliquer, mais il me sembla apercevoir un petit sourire au coin de la bouche de la maitresse. En me glissant à ma place, je murmurai :
-Mais c’est vrai, Madame, il y avait un convoi funèbre...
Ma voisine me demanda tout bas :
- C’est quoi, un convoi funèbre ?
- Ben, un enterrement, quoi !
Soulagée de m’en tirer à si bon compte, je sortis mes affaires de mon cartable et me calmais peu à peu. Encore quelques minutes, et je serai disponible pour écouter la leçon.
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