La retraite à 100 ans

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C'est "l'histoire d'un gars" qui, un peu à l'étroit dans sa "vieille" Europe, part au Brésil en 2002 pour réaliser un stage d'une durée de 3 mois. 18 ans plus tard, le Brésil continue à être  [+]

Image de Automne 2020
Abilio a les cheveux blancs et la vue qui baisse.
Abilio a 87 ans.

En France, il serait en maison de retraite depuis longtemps.
Il en serait peut-être mort.

Mais Abilio vit au Brésil.

Dans un pays où l’espérance de vie est de 69 ans pour les hommes et 77 ans pour les femmes, Abilio est une légende vivante. On pourrait croire qu’il a assez vécu pour profiter du temps qui lui reste pour se reposer…

Mais Abilio fait encore partie de la population active. Par choix.

Ne lui parlez pas de la retraite à 62 ans et encore moins du nombre de trimestres qu’il a cotisé en 75 ans de « service », terme utilisé par les Brésiliens pour désigner le travail.
Abilio est coiffeur depuis 1942 dans le petit quartier d’Ipiranga, quartier où fut déclarée l’indépendance du Brésil le 7 septembre 1822… il y a à peine deux siècles !

Sa clientèle est fidèle depuis 7 générations.

Son bailleur aussi. En effet, depuis plus d’un demi-siècle et demi, Abilio loue un petit salon d’une dizaine de mètres carrés (avec une belle hauteur sous plafond tout de même) au numéro 1734 de l’Avenue du Bon Pasteur (Avenida Bom Pastor, 1734). Tous les jours, du lundi au samedi, Abilio est fidèle au poste, depuis l’âge de 13 ans. Quant à son « tableau de chasse », il a à son actif pas moins de 20.736 coupes de cheveux et de barbes, en considérant une moyenne de 6 coupes par jour…

Des coupures de journaux jaunies par le temps jonchent les murs : on y aperçoit le musée de l’indépendance à une époque où il était encore entouré de champs, les extensions de General Motors, entre 1942 et 1945 à São Bernardo do Campo lorsque GM participait à l’effort de guerre pour produire des véhicules et matériels belliqueux, l’inauguration en 1936 de l’aéroport de Congonhas en hommage au Visconde de Congonhas do Campo, Lucas Antônio Monteiro de Barros (1823-1851). Pour les événements plus récents, quelques coupures illustrent les victoires en coupes du monde de la Seleção : 1958, 1962, 1970, 1994 et 2002.

Des factures d’eau et d’électricité sont entassées pêle-mêle sur une espèce de comptoir où une multitude de cheveux s’entremêlent à des toiles d’araignées. Quelques cartes de visite, de plombiers zingueurs, électriciens ou d’aiguiseurs de couteaux décorent le grand miroir… avec, sans oublier, le dernier ticket de Méga Senna validé (tous les jeudis), car Abilio joue par plaisir – le même numéro depuis 75 ans – à la loterie nationale : « On ne sait jamais ! » Enfin, une caisse enregistreuse des années 30 – encore en état de fonctionnement – parachève ce décor hors du temps.

Quant à ses prix, ils sont justes.
Ils n’ont pas subi d’augmentation depuis des décennies malgré l’inflation galopante et les changements de monnaies. Au fond, son matériel a été amorti depuis longtemps et le temps pour une coupe est quasiment le même depuis 40 ans… il a certes investi dans l’achat d’une tondeuse électrique, car les jeunes n’ont plus le temps, regrette-t-il.
Des objets, des reliques et antiquités devrais-je dire, mettent en exergue le temps qui passe. L’horloge, sans doute mue par une force perpétuelle, continue à indiquer malgré sa fatigue le temps qui passe.

On ne vient pas chez Abilio par hasard, mais pas toujours pour des raisons capillaires.
On y vient pour faire une pause, pour lire le journal ou pour suivre un match important du championnat Paulista sur son vieux poste de radio à lampes Schneider. Pour les grands matchs de la Seleção, Abilio sort du placard sa télévision à tubes cathodiques… « pour ne pas trop l’abîmer », dit-il.

On vient aussi chez Abilio pour le serrer fort dans ses bras comme on le ferait avec son grand-père.

Car Abilio réconforte, rend plus fort et fait du bien à l’âme.
Il nous rappelle que São Paulo est avant tout une histoire d’hommes et de rencontres.
La longévité d’Abilio impressionne et la précision de ses gestes aussi. Son tablier blanc toujours impeccable contraste avec les murs qui s’effritent par endroit. Il nous rappelle que la routine a du bon quand elle devient une habitude.

Abilio aime son travail. Son travail aime Abilio. Les deux ont fusionné.

Abilio est pour moi la meilleure définition du mot « coiffeur ».

Ou plutôt du mot « barbier », car au-delà de l’entretien des cheveux, il s’occupe du rasage des hommes qui portent la barbe (ou pas), des moustaches ou des rouflaquettes. Il perpétue aussi une tradition à laquelle je suis attachée (mon grand-père François et mon père Francis m’ont transmis l’art du rasage bien fait) : il utilise un rasoir, de la mousse à raser et un blaireau en poil de javali.

Depuis une dizaine d’années, Abilio fait partie de ces personnages que je rencontre régulièrement à São Paulo. Je remarque que sa clientèle ne cesse de rajeunir avec le temps… l’âge moyen de ses amis aussi.

L’amical des habitants du quartier Ipiranga lui a décerné le 14 mai 2014 le « Certificado de Honra ao Merito », une Légion d’honneur locale qu’il a rangée soigneusement entre le poste de radio et le ventilateur. Cet hommage récompense chaque année les citoyens qui ont marqué le quartier par leur dynamisme et leur posture éthique et morale. Si vous lui posez la question « Mais jusqu’à quand allez-vous travailler ? », il vous répondra : « Si Dieu me donne la santé, encore une trentaine d’années ! »

En 2009, après le décès de sa compagne, il a vendu son appartement de Diadema pour se rapprocher de son travail. Il en a profité pour vendre sa voiture. Son nouveau T2 se trouve en face du salon, à dix mètres, au sixième étage. Il vit avec sa fille (75 ans), veuve elle aussi, à la retraite depuis 20 ans. Elle s’occupe de l’intendance et des petites courses. Lorsqu’il me la présenta la première fois, je croyais que c’était sa nouvelle conquête.
Abilio a récemment fermé son salon pendant quatre jours pendant les fêtes de Pâques : ses premières vacances depuis 30 ans.

Cette parenthèse a été mal vécue dans le quartier. Il manquait quelque chose.

Le quartier Ipiranga ne sera plus vraiment le même quand Abilio raccrochera ses ciseaux.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Comme en Italie dans certains petits villages où des barbiers résistent encore ☺Merci pour cette agréable lecture ♫
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Françoise Desvigne · il y a
Longue vie à Abilio !
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Sarita MENDEZ · il y a
Très jolie histoire, merci.
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Frédéric P. Andrade · il y a
Merci Sarita!
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Christian Pluche · il y a
Une bien jolie histoire, un personnage et une ambiance à la Jorge Amado, j'aime beaucoup ! Si vous avez le temps de faire un tour sur ma page, il y est question de journal et de nouvelles...
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Frédéric P. Andrade · il y a
Bonjour, un grand merci pour votre vote et cette appréciation encourageante. Je vais me rendre sur votre compte pour découvrir votre nouvelle. Bien cordialement
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Line Chatau · il y a
Merci Frédéric pour ce voyage au Brésil avec lequel j'ai un lien particulier et plein de souvenirs.
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Frédéric P. Andrade · il y a
La fameuse "saudade" Line :)
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Line Chatau · il y a
La saudade, c'est tout à fait ça! Les couleurs, les odeurs, les rires, tout cela me manque et bien d'autres choses encore !
Iriez-vous faire connaissance avec mon texte, "L'Italien"? Peut-être vous l'apprécierez-vous.

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Atoutva · il y a
Un sympathique coiffeur et une bonne documentation du pays.
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Frédéric P. Andrade · il y a
Merci pour votre commentaire!
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Houda Belabd · il y a
Merci pour ce beau voyage haut en notes et en couleurs !
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Frédéric P. Andrade · il y a
Merci Houda pour votre commentaire, cela me fait chaud au coeur.
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Norsk · il y a
Ah que j'aime le Brésil et ses habitants ! Obrigada para essa viagem em Sampa! 😉
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Frédéric P. Andrade · il y a
Obrigado Norsk!! D'autres chroniques suivront :) Forte abraço
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Johann Schneider · il y a
Original, bien documenté, peut-être un peu didactique, mais la sincérité qui irrigue ce petit texte gomme bien vite de petits défauts sans importance.
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Frédéric P. Andrade · il y a
Merci Johann pour votre commentaire!
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A M I C X J O · il y a
émouvant mais à 87 ans il a bien une fille de 75 ans ???
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Frédéric P. Andrade · il y a
Elle les faisait en tout cas! Malgré son grand âge, Abilio est plus jeune d'esprit que sa fille :)
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Johann Schneider · il y a
Le plus étonnant serait peut-être qu'elle soit à la retraite depuis vingt ans, soit à 55 ans... J'ignorais que le Brésil connaissait de telles avancées sociales. Mais ne coupons pas les cheveux en quatre, j'aime bien ce texte et je lui donne mon vote.
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Frédéric P. Andrade · il y a
La période de cotisation minimum est de 30 ans pour les femmes et 35 ans pour les hommes à travers le système de cotisation appelé INSS mais force est de constater que la plupart des retraités brésiliens poursuivent leurs activités compléter leurs retraites dérisoires...pour pouvoir (sur)vivre. Je vis au Brésil depuis 18 ans et à chaque gouvernement (tous les 4 ans), les règles de calculs/d'âges minimums/barêmes changent...et la population (trop docile ou indifférente) accepte sans broncher (et sans manifester)... Vaste sujet, on pourra en reparler! Merci pour votre vote!

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