La résurrection de la chair

il y a
3 min
269
lectures
16
Qualifié
Je suis née deux fois. Une première fois sous le nom de Gabrielle Graham Seatown. Fruit hasardeux d’une union frivole qui s’acheva à la sortie d’un virage serré sur la route des calanques. Mon père, capitaine écossais, naviguant sous des pavillons de plus en plus obscurs et ma mère Angèle, jeune et insouciante, moururent sous le choc. J’avais 6 ans.
Recueillie par une tante vieille fille, élevée par les religieuses du Sacré-Cœur, je participai tout au long de ma scolarité à de nombreuses messes. Après la lecture de l’évangile et le fastidieux sermon venait la profession de foi, mon moment préféré. Sortant de ma torpeur, je me tendais, je fermais les yeux, les plissais exagérément, serrais mes mains l’une contre l’autre. « Je crois en Dieu... Je crois à la résurrection de la chair. » Miracle : la chair peut ressusciter. Ce n’est pas un conte pour enfant triste c’est le credo de l’Église Catholique. Jésus avait été ressuscité, certes il n’avait fait que quelques apparitions, mais j’étais preneuse.
Comprenant qu’on me pardonnerait peu de me faire trop remarquer, je vivais mille aventures sous le masque de l’impassibilité. Je me persuadai que l’on me cachait beaucoup de choses – ce qui était vrai – et principalement que ma mère suite au choc de l’accident était amnésique. Je croyais la croiser à un passage piéton au volant d’une décapotable, libre et occupée par mille rendez-vous. Je ressentais sa présence à la fête de l’école. Une tension folle m’envahissait, en apnée, je captai des détails, un imprimé fleuri, des ongles rouge carmin, une mèche châtain, un sac en cuir beige, l’éclat d’un diamant. Quand je fléchissais, mon père surgissait. Il n’était pas mort : il avait disparu ! Champagne ! Fidèle à ses habitudes, il revenait. Autant que le credo, la foi était la flamme. Il fallait croire. Il pouvait avoir fait naufrage à Bornéo ou dans le détroit de Gibraltar, être retenu prisonnier, débarquer demain. Parfois il me sauvait d’une mauvaise rencontre. Il faisait fuir mes agresseurs, s’éloignait en sifflotant avant de se retourner et de m’ouvrir grand les bras. Ou bien il venait me chercher au collège pour embarquer sur Le boston où nous attendait ma mère, il fallait partir du jour au lendemain. Le soir je réfléchissais longuement aux affaires que j’emporterai avec moi. Je faisais des listes. J’avais des dilemmes.
Croire à la résurrection de la chair était quand même difficile. J’écrivais pour ne pas oublier. J’examinai à la loupe les quelques photos que j’avais d’eux. Je me concentrai sur le visage de ma mère, de mon père, je cherchai quels vêtements ils porteraient, ce qu’ils diraient, ce qui les ferait rire, sourire… Le plus compliqué était d’affronter la réalité : je devais imaginer pourquoi et comment mes parents avaient disparu et comment ils réapparaitraient. J’évitais d’en parler. Bien que tous les catholiques récitassent le credo, personne n’y croyait pour de vrai. Tante Virginie éludait la question de la résurrection de la chair. « À la fin des temps, disait-elle on se retrouverait tous au paradis. Pourquoi au paradis et pas sur terre ? Pourquoi attendre toute une vie avant de se revoir ? C’est quand la fin des temps ? Comment sait-on ce qui se passe après la mort si personne n’a vraiment ressuscité ? Les réponses étaient évasives. Personne n’en savait rien.
À 15 ans, je cessai de réciter le credo. À 16 ans, j’osai dire à voix basse « Je ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas à la résurrection de la chair. » À 20 ans, j’arrêtai la messe. Je découvrais Paris, les bars, les boîtes, les livres, les films, les concerts, l’indépendance, la liberté. Occupée à vivre, j’oubliais d’écrire. Je m’absorbais dans un flot de rencontres, de découvertes, d’expériences qui, malgré moi, alimentaient la légende de la résurrection de la chair. Mes parents s’aimaient comme Ariane et Solal. Piccoli au volant d’une Alfa Romeo c’était mon père à l’heure de sa mort. J’accumulai un jardin secret de récits, de personnages, de scènes, de dialogues. Luxuriant, ce jardin devint une jungle où il m’arrivait de me perdre. Afin de respirer je me vis contrainte de mettre de l’ordre dans ces histoires.
Je décidai d’offrir ma voix à celle de mes parents. Une liberté folle, enivrante, affolante, inquiétante aussi. Je pouvais écrire ce que je voulais. Dédouaner mon père de l’accident et faire de ma mère une héroïne moderne, insistant pour conduire l’Aston Martin, riant, roulant vite, grisée par l’amour, la vitesse, le soleil et l’air marin. Ou alors ma mère lassée par les infidélités de son mari, lui annonçait sur cette corniche surplombant la Mer Méditerranée qu’elle le quittait. Ils pouvaient également ne pas prendre la route, et vivre d’autres aventures ensemble ou pas. Je pouvais perpétuellement leur donner vie. Ma deuxième naissance eut lieu le jour où je finis mon premier roman. Mes parents devinrent enfin les personnages principaux de mon histoire.
16

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Dés à jouer

Liam Azerio

Gamble, c’est pas un mec comme les autres.
Les gens, ils mettent une éternité à se décider. Pas Gamble.
Gamble, il a toujours deux dés dorés. Comme ceux de Han Solo.
Quand il... [+]